Et chante, coq! l'aubette vient de poindre.
Pour démarrer, allons tous! appareillent
les voiturins qui vont à la descise[10].
En charge pour la foire de Beaucaire,
il y a cent bateaux, ce jour, sur le départ.
A toi! à moi! il s'agit pour chacun
de gagner le mouton: car, au pré de la foire,
le premier bâtiment, tartane ou barque,
ou galéasse des côtes barbaresques,
ou vieille coque ayant en règle son nolis,
au pré de foire le premier qui arrive
et tire le canon—reçoit, pour bienvenue
des Beaucairois, un beau mouton!
En hâte et en émoi et pêle-mêle,
les portefaix, les nautoniers charrient,
arrangent, amoncellent, font la chaîne.
Les pontons craquent; les marchands
font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes:
«Y sommes-nous?—Ça y est.» Dans le fouillis les maîtres
vont détacher des organeaux de fer
chacun leurs nefs et, lentement faisant le signe
de la croix en soulevant son chapeau large,
le bras en l'air, Maître Apian entre tous:
«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge,
au Rhône!» s'écrie-t-il. Sa voix, retentissante
dans le lointain brumeux, entre les rives
du fleuve lyonnais s'est entendue.
Les hommes avec lui, la tête découverte,
se sont signés, trempant le doigt dans l'onde
de ce grand bénitier que, chaque année,
en belle procession, c'est la coutume,
on va bénir sous le Pont Saint-Esprit.
Les hommes, rudement, avec les avirons
contre le quai forcent ensemble.
Patron Apian lui-même, sur la poupe,
est à la barre donnant la direction.
Il a de longs cheveux en cadenettes grises
qui lui retombent tressés sur les tempes,
et deux grands anneaux d'or qui pendent
à ses oreilles. Il est haut d'enfourchure
et, de ses yeux luisants, sur chaque barque,
pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre,
de l'une à l'autre, attachées à la file
par le long câble qui les réunit toutes,
en dérivant au gargouillis de l'eau,
toutes les barques à la suite s'entraînent.
VIII
Sous les bannes de toile écrue,
s'élevant en triangle et en dos d'âne,
les passagers, les ballots, les denrées
de toute condition, de toute sorte,
les soieries de Lyon, magnifiques,
les cuirs roulés et les bottes de chanvre,
tout bien rangé, tout bien enregistré
par l'écrivain aux lettres de voiture,
avec tous les produits que l'industrie
fabrique dans le Nord, gisent à profusion.
Mais un brouillard épais couvre le Rhône,
à couper au couteau! Il cache
le rivage en entier et à perte de vue.
On ne distingue plus le coupeau de Fourvière
avec l'église qui pointe à son sommet.
Et la mélancolie qu'amène le départ
n'en est que plus griève: là-bas, dans le Midi,
aux canaux de Beaucaire et d'Aigues-Mortes,
pour y charger les blés fins de Toulouse,
les vins du Languedoc, le sel marin,
combien resteront-ils, loin de leurs femmes,
de leurs petiots? trois mois, peut-être quatre...
Et fort heureux encore si, au retour,
un coup subit d'Ardèche ou de Durance,
ou quelque crue farouche du Gardon,
ne vient pas faire enfler, faire crever le Rhône,
et qu'avec les chevaux de l'équipage
point il ne faille, dans les champs détrempés,
patauger, s'embourber jusqu'au poitrail!
Et quand, des mois entiers, le mistral ronfle
et qu'opiniâtre il arrête les barques!
Et les graviers mouvants que l'eau recèle
et qui à l'improviste vous engravent;
ou bien la sécheresse avec les basses eaux
qui, tout l'été, échouées sur le sable,
retient dans l'inaction les nefs disjointes!
IX
Circonspects, le prouvier[11], le pilote
vont à tâtons, sondant les mouilles[12]:
que les bateaux en quelque maigre[13]
n'aillent point s'enlizer. Dans l'onde obscure
Jean Roche le prouvier jette la sonde,
longue perche de saule qu'on pela
en y laissant quelques anneaux d'écorce
marquant de loin en loin la profondeur de l'eau:
—Pan juste! pan qu'à deux doigts[14]!—«A l'aide,
Pierre-Bénite[15], sinon la barque touche!»
—Pan large!—«Allons, voici la bonne route.»
—Pan couvert! pan et demi!—Les bateliers
cèdent au gouvernail, lâchent la barre.
—La souveraine!—«Bon!» tout le monde crie.
—La main sous l'eau!—Et vogue en sûreté...
Se dévidant de lone en lone[16]
sous l'impulsion de la barque maîtresse
qui va devant, prudente, qui va majestueuse,
la traînerie avec ses blanches tentes,
à vau-l'eau du courant rapide qui la porte,
a pris le bon chemin. Vers la «chapelle»
et droit sur le tillac, la tête nue,
Patron Apian, avec un grand signe de croix,
à haute voix—que tous entendent
le chapeau à la main, entame alors
la prière du matin: O notre père
qui es au ciel, que ton nom se sanctifie!
dit-il. Les hommes se sont tus,
agenouillés ou inclinant la tête.
L'épais brouillard blanchâtre les aveugle,
dérobant les montagnes et les «brotteaux»[17]
qui tout le long accompagnent le fleuve;
et ils en sont bien sûrs, d'aller à l'aveuglette
jusqu'à Givors, peut-être jusqu'à Vienne.
Mais lui, continuant: Ton règne nous advienne!
dit-il, et qu'en aval ta volonté se fasse
comme en amont! Notre pain quotidien,
dit-il, donne-le-nous ce jourd'hui! De nos dettes
fais-nous la rémission, dit-il, comme nous autres
les remettons à ceux qui nous redoivent...
Parfois s'interrompant:—«Toquebœuf! braillait-il,
grand capon de pas Dieu, tu dors, eh! fainéant?
Ces malheureux chevaux, en amont, les vois-tu
qui s'étranglent dans leurs chevêtres?...
Une garcette qui vous cinglât tous!»—
Et reprenant: De tentation garde-nous!
Et tire-nous du mal-être! Ainsi soit-il!
X
—«Ha! mes enfants, sur l'eau grouillante,
nous, ajoutait ensuite le patron du Caburle,
que sommes-nous? Vous le voyez, nous sommes
le jouet du brouillard, des rocs qu'on a dessous,
et des grèves où l'on va quelquefois échouer...
Eh! qui donc peut savoir les hasards imprévus?
Qui veut apprendre à prier, qu'il navigue!
C'en est un beau, d'exemple, l'insensé
qui, descendant le Rhône, en l'an mil huit cent trente,
tira, le misérable, un coup de fusil
au grand saint Christ qu'on voit dans l'oratoire
du vieux château d'Ampuis, contre la berge...
Il lui brisa le bras, oui. Mais sa penelle,
au mauvais chenapan, dans quelques traites[18],
alla contre le Pont Saint-Esprit se briser...
avec lui—qui dans l'eau gloutonne fit un trou!»
Le Caburle, entre temps, la prière achevée,
venait de se ruer dans l'archipel
de la Grand'Chèvre, entrecoupé de saules.