Leur nid était Condrieu, où se meuvent
les premiers souffles de notre Vent-Terral[3].
Saint Nicolas, patron de la marine,
a dans Condrieu son autel, sa chapelle.
En chape d'or et en mitre fourchue
le bienheureux, ayant près de lui la cuve
d'où l'on voit émerger les têtes des trois mousses
réchappés sains et saufs de l'horrible saumure,
étend sa main sur tout ce qui navigue.
Là, tous les ans, on célèbre sa fête;
et les marins, sur les épaules, dignes,
en procession y portent une barque;
et lorsque au Rhône un noyé se débat:
«Au grand saint Nicolas, tout le monde lui crie,
recommande-toi bien; mais nage ferme!»
De Vernaison, de Givors, que parle-t-on?
Épandant son renom sur tout le cours du fleuve,
Condrieu en ce temps était la mère
des grands patrons du Rhône. Les bélîtres
des ports de Vienne ou de la Mulatière
et les Canuts falots de la Croix-Rousse
avaient beau leur crier: «culs de peau!» Eux,
bien que portant la culotte de cuir,
faisaient aller leurs dames et leurs filles
cossues et braves autant comme bourgeoises.
Maîtresses femmes, les belles Condrillotes,
aussitôt que bourgeonne la feuille des mûriers,
dans la bonne chaleur de leur poitrine forte
mettaient la graine des vers à soie couver;
puis en dentelle fine et piqûre fleurie,
par passe-temps, elles brodaient le tulle;
elles savaient aussi piquer à petits points
la peau des gants et, vaillantes nourrices,
faisaient un gars superbe chaque année.

III

O temps des vieux, d'antique bonhomie
où les maisons n'avaient point de serrure
et où les gens, à Condrieu comme chez nous,
se taquinaient pour rire, sous la lampe!
C'était le règne, là, des farandoles,
la danse nationale rhodanienne
et du royaume ancien des Bosonides,
qui, d'Arles à Condrieu, aux jours de fête,
imitatrice du Rhône en ses détours,
ondoie, serpente le long de ses berges.
Là florissait alors la noble joute
en laquelle, tous les dimanches, sur le Rhône,
les riverains, se divisant par groupes,
l'été, luttaient ensemble, la targe au poitrail,
la lance au poing, l'orteil sur l'échelette;
où les garçons se montraient nus,
vaillants et forts, aux yeux des belles filles;
où les jeunes mâtins de Saint-Maurice
s'accotaient, s'aheurtaient avec ceux de Givors...
O temps des vieux, temps gai, temps de simplesse,
où sur le Rhône tourbillonnait la vie,
où nous venions, enfants, voir sur l'eau longue,
voir passer fiers, les mains au gouvernail,
les Condrillots! Le Rhône, grâce à eux,
fut une ruche énorme, pleine de bruit et d'œuvre.
Tout cela aujourd'hui est mort, muet et vaste,
et de ce mouvement, hélas! tout ce qui reste,
c'est la trace rongée, c'est le sillon
que le câble a creusé contre les pierres.
Oui, un frottis, c'est tout ce qui subsiste
d'une navigation qui eut pour cri: Empire!
Mais des chars de triomphe le passage
ne laisse point visibles sur les voies romaines
plus de vestiges ni plus d'excavation.

IV

A la Saint-Nicolas, lorsque à l'encan
on mettait le Reinage[4], au porche de l'église,
n'en était-ce pas un, et flambant, de triomphe
pour celui qui était le Roi de la marine!
Et croyez-vous que l'on y fît bombance
pour arroser la gloire du Reinage?
Poitrails de bœuf à graisse potelée,
les oies dodues et les coqs d'Inde,
et les jambons fumés et les caillettes[5]
d'herbes hachées, cuites au four, bien onctueuses,
et arrondies en tourte, les savoureuses pognes[6]
pétries au beurre avec des œufs, et les rigottes[7]
joliment pliées dans des feuilles de vigne,
et le vin blanc de pays—qui pétille,
ils avaient, en ce jour, tout à satiété!
N'était-ce pas, en effet, entre ces
sauvages falaises, Roche de Glun ou Roche-Maure,
que Gargantua régnait et que, dit-on,
pour y boire enjambant le Rhône,
avec sa main en manière d'écuelle
il avalait ensemble les barques et les hommes!
On montre encore le gravier, à Pierrelatte,
que le géant tira de son soulier:
un beau rocher, planté au milieu de la plaine.

V

Or, en cette année-là, pendant la fête,
ayant Patron Apian eu la victoire
et de la royauté ceint la couronne,
les jeunes gens de Condrieu en frairie
avaient toute la nuit porté des brindes
au roi nouveau et, selon la coutume,
après le brinde, jeté en l'air leurs verres.
Car Maître Apian, lui, avait l'équipage
le plus fameux de toute la rivière.
Calfatées de flocons d'étoupe
que retenaient les têtes des crampons,
et de poix noire goudronnées en dehors,
il possédait, pontées ou non pontées,
sept bonnes barques construites en bois brut:
le Caburle[8] d'abord, avec sa cabine
qui s'élevait en poupe, sous laquelle
chacun la nuit dormait dans son hamac;
avec sa proue taillante, enorgueillie
par l'éperon de son étrave forte;
puis la penelle ou barque civadière,
qui portait la pâture des chevaux;
puis à la suite le bateau de carate,
bâti comme les autres en varangues de rouvre;
puis une sisselande toute plate,
convexe sur l'avant, carrée sur l'arrière;
deux grandes savoyardes à transporter
les houilles de Givors et une sapine
pour charger les châtaignes vivaraises.
Sans compter deux coursiers ou chaloupes,
amarrés sur les flancs de la flottille,
pour embarquer les gros chevaux haleurs
qui, sur la berge, au retour de Provence,
gaillardement remontaient le convoi.
Patron Apian avait pour la remonte
quatre-vingts beaux chevaux à queue rognée
qui n'avaient pas leurs pareils sur le Rhône
et qui, en remorquant la maille et la voiture,
aux coups de fouet du baile du halage[9]
et aux jurons des charretiers brutaux
faisaient trembler le bord du fleuve.

VI

Tenant son sérieux, à la proue du Caburle,
saint Nicolas avait, grossièrement sculptée,
sa tête avec la mitre. Mais en poupe,
plantée au gouvernail de la grand'barque,
s'élevait la croix de la chapelle,
la croix des mariniers, teinte en rouge,
que Maître Apian, un an où par la glace
les eaux restèrent prises tout l'hiver,
avait lui-même charpentée à la hache.
A l'entour de la croix on voyait tous
les instruments de la Passion: la lance
avec l'éponge, l'hostie et le calice,
la robe d'écarlate, la lanterne,
le marteau, les clous, les tenailles,
la sainte face, le cœur, la colombe,
le fiel, le fouet, la colonne, le roseau,
le glaive nu, le mort qui ressuscite,
la bonne Mère et saint Jean, l'échelette,
le gantelet, les dés, les gobelets, la bourse,
le grand serpent, le saint soleil, la lune,
avec le coq en dessus—qui chantait.

VII