Des points de vue nouveaux qui l'environnent,
de l'admirable vallée, des éboulis,
des rocs à pic aux ravines profondes,
des vieux châteaux emmantelés de gloire
et de la volupté de l'air si lumineux
Guilhem a le cœur ivre et chez le prince
l'élancement d'amour ne tarde point à naître.
—«Mais je la verrai bien, se dit-il à part lui,
la dive dont le charme ou la beauté farouche
semble papilloter sur tout le Rhône!
l'Anglore, cette vierge, cette jeune inconnue
dont tout le monde parle et rêve,
cette perle des grèves qui scintille
à l'imagination comme aux regards de tous
et qui, sais-je pourquoi? sans l'avoir vue,
à moi aussi me danse par la tête!»—
L'eau étincelle et rit; les poules d'eau,
les hirondelles, planant de l'aile, rasent
l'onde fuyante au gai soleil qui tourne;
et d'un moulin pendu sur barque
quelquefois le meunier, ou les pêcheurs
tirant leurs filets à bascule,
à tour de bras de loin en loin saluent.
Mais dans le sang des vieux comme des jeunes
la chaude après-midi met la paresse.
Or voilà Saint-Vallier et ses terrasses:
apparition illustre, en haut miroite
Diane de Poitiers, l'ensorceleuse
du roi François Premier, la grande duchesse
de ce Valentinois que Drôme baigne,
la comtesse d'Étoile clarissime
qui enjôla d'amour la cour de France.
Mais Diane est morte, en arrière elle fuit
dans le mouvant tableau de ce qui passe
autour des nefs qui vont comme des alcyons;
et aujourd'hui, l'Anglore, la petite
dont les pieds nus foulent l'arène molle,
l'Anglore en son nouveau, elle est la vie,
l'avenir en vedette, l'illusion
de ceux-là qui s'en vont au fil de l'onde!

XXVIII

Guilhem, n'y tenant plus, dit à Jean Roche:
—«Alors, écoute un peu, qu'est-ce qu'on m'apprend?
que l'Anglore est jolie et qu'elle te plaît?»
—«Seigneur, répond Jean Roche, elle est si avenante
que les patrons, tous, lorsqu'ils la rencontrent,
ont peur que d'un regard elle ne brouille
magiquement leurs équipages...
On dit qu'elle a mauvais œil, quelquefois!»
—«Et tu es de ceux-là que la Sirène
tient enchantés dans ses lacs?» dit le prince.
—«Moi, à vous parler franc, de faire couple
avec cette fauvette d'oseraie,
peut-être bien ne dirais-je pas non; mais dans la tête,
pas possible autrement, elle doit avoir un grain!
Car il peut en venir, vous savez? des galants
à son entour chanter goguettes...
Elle ne les écoute pas plus que s'ils sifflaient.
Elle n'a qu'un amour: rôder le long des mouilles
pour s'y mirer toute seulette
ou y cueillir parfois la «fleur de Rhône»;
et elle n'a qu'une œuvre, la devineriez-vous?
cribler les sables de l'Ardèche
pour orpailler (industrie de fourmi)
les bluettes d'or qu'il peut y avoir.»
—«Très bien! cria le damoiseau allègre.
Sommes-nous pas les Argonautes du Caburle?
Nous conquerrons, puisqu'on est en campagne,
la Toison d'Or et Médée... En avant!»

XXIX

Jean Roche là-dessus, tendant la jambe
au commandement du patron: empire!
et s'accotant avec toute l'équipe,
a, d'un coup de timon, poussé la rigue[7]
vers le fameux coteau de l'Ermitage,
pour y charger un baril de fin piot.
De la Table du Roi, en effet, ils approchent
et Maître Apian, le roi de la marine,
ainsi qu'il l'a promis en partant à ses hommes,
doit leur payer le vin de son reinage.
C'est, la Table du Roi, une rondelle,
un seuil de roche vive et circulaire,
en avant de Tournon, emmi le fleuve.
Saint Louis, en passant, à ce qu'on dit,
y déjeuna, quand il allait en guerre
contre les Sarrasins, là-bas au diable;
et depuis lors y ont dîné les rois qui portent
couronne dans Condrieu. En cercle les bateaux,
autour de la grande table rocheuse,
se sont rangés de proue. De la carène
ont surgi aussitôt marmites, chaudronnées,
pains de froment et liasses de saucisses
et fromages de chèvre: c'est la manne qui tombe!
La pointe des couteaux pique dans les potées
et ils mangent debout: tels les castors dévorent,
car si la nappe manque, Dieu merci,
point ne manque la faim. Le chef et maître,
à califourchon sur le tonneau plein,
au beau milieu de la table préside;
et, d'une main qu'il tient à la cannelle,
il fait jaillir pour chacun dans la tasse
le moût joyeux qui scintille au soleil.
Vive le roi! Par la soupe ils terminent
et, dans le brouet versant le vin de fête
qui fait bon estomac, selon leur mode,
chacun à son écuelle hume la soupe au vin.

XXX

Ensuite un branle, la ronde de l'Airette[8],
qui sous les sauts fait chanceler les barques,
et des chansons: Les filles de Valence
sont molles en amour, les Provençales
le font, la nuit, le jour...
—«Brinde à l'Anglore!
cria Guilhem; sans savoir davantage,
avec ce moût des vignes escarpées
mon premier brinde est pour la fleur du Rhône!
Et mon second, pour le Rhône lui-même
qui reflète en ses eaux la fleur mystérieuse!
Et mon troisième est pour le soleil clair
qui nous convie à vivre dans la joie!»
—«Enfants, dit le patron Apian, la vie
est un trajet pareil à celui de la barque:
elle a ses beaux, ses mauvais jours. Le sage,
quand les flots rient, doit savoir se conduire;
dans les brisants, doit filer doux. Mais l'homme
est né pour le travail, est né pour naviguer...
Qu'on ne me parle pas de ces lendores
que rien ne fait contents! Celui qui rame,
au bout du mois, il lui tombe sa paye;
et celui qui a peur des ampoules aux mains
fait le plongeon au gouffre de misère.
Sur les barques, depuis cinquante ans pour le moins,
oui, j'en ai vu de toutes. Mais j'estime qu'il faut,
entre l'Empire et le Royaume,
comme entre abandon et outrecuidance,
tenir le milieu. On a festiné...
Eh bien, enfants, au bon Dieu rendons grâces
et qu'au retour nul ne manque à l'équipe!»

XXXI

—«Vive l'Anglore!» crie de nouveau le prince
qui a goûté à ce bon vin du Rhône.
Et, tandis que dévale le soleil
derrière le terroir de Glun, derrière les crêtes
qui ombrent au couchant le lit du fleuve,
le train nautique avec ses tentes blanches,
joyeusement, paisiblement défile,
pour aller faire escale sur Valence
dont le clocher, dans l'étendue limpide,
lance le nom de saint Apollinaire.