CHANT QUATRIÈME[ (en provençal)]
LES VÉNITIENNES
XXXII
Dormir est bon. Pourtant dès que l'aurore
fait monter en fumée la brume ou, comme on dit,
la fleur de l'eau, sur le cours du Rhône
renaît au port le mouvement
et des moulins flottants va le bluteau.
Parmi les ruines de son vieux château fort,
Crussol dans le lointain remémore encore l'ire
du Baron des Adrets: quand, toute pleine
du sang des Catholiques égorgés,
il fit, si les récits sont véridiques,
baigner ses fils là-haut en la citerne,
pour leur ancrer sa haine dans le cœur.
Antan nid de barons, aujourd'hui d'éperviers!
Sur la seconde nef monte à Valence
un beau petit essaim de dames gaies,
la chevelure en l'air, blondine ou brune,
sous leurs grands peignes à rangées de perles.
Deux cavaliers vont avec elles,
instruments de musique sous le bras,
tambour de basque et violon et mandore.
Tout cela rit, jargonne et jase,
en s'empêtrant les pieds dans la navée
à l'amoncellement des ballots de tout genre
qu'un tas de portefaix empile à bord.
Les négociants, lourds, promenant leur ventre
où les breloques de montre bruissent
sur leur pécune serrée au ceinturon,
du chargement surveillent l'arrimage.
XXXIII
Mais le convoi se meut:—«A la descise!»
a crié le patron; et, la main droite
élevée sur le Rhône,—tel un prêtre
invoque du Très-Haut la protection,—
il se signe, et les barques, prenant de l'une à l'autre
le fil de l'eau vorace, impétueuse,
gagnent vers le milieu du fleuve large
qui les porte légères comme feuilles.
Émoustillés par l'agrément des dames
qui en leur langue bruyamment s'ébaudissent,
les gros marchands autour d'elles tournoient,
comme autour de la souricière
où sont emprisonnées quelques souris
tourne et retourne un matou, l'œil avide.
Le temps est frais; le vent lombard[1] qui souffle
rend gaillard et dispos et met au cœur la joie.
Un Lyonnais s'avance auprès des belles:
—«Ces fins minois seraient-ils d'Italie?»
—«Si, seigneur, répondent-elles, de Venise,
la ville des chansons et des gondoles.»
—«Et où va-t-on de ce train?»—«A Beaucaire.»
—«Lever peut-être boutique de poupées?»
—«Oh! que nenni: plutôt de gobe-mouches.»
Et l'on fait connaissance. Les donzelles
vont aux cafés chanter leurs sérénades.
Les négociants vont faire leurs négoces:
des bazars du Levant, de ses fondiques[2],
des commerçants de Tunis et de Nimes,
des courtiers de Marseille et de Narbonne,
des boutiquiers d'Alais, d'Uzès et d'Agde,
des muletiers qui charrient ou emportent
par le Chemin de la Reine Gillette[3],
des Auvergnats, des Limousins de Tulle
qui y descendent par la Voie Régordane[4],
ils vont, argent sonnant, encaisser les effets
qui tombent drus en foire de Beaucaire.
On va mener tout un mois grande vie...
Et les belles chanteuses y auront part,
c'est entendu, si leur est agréable
un brin de passe-temps. Les chères dames,
elles non plus, ne traînent pas l'ennui;
et le déduit honnête ni le rire
ni le danser ne leur déplaisent point...
Cela, mon Dieu, ne fait pas gourgandine!
Mais elles ont besoin de faire bonne foire,
car à trôler ainsi et par monts et par vaux,
pour l'entretien et pour la colophane,
et ceci et cela, il y va de grands frais.
Mais les bourgeois, sitôt loin de leurs femmes,
au diable la lésine! Ils s'élargissent,
révérence parler, tels que pourceaux
qui, une fois relâchés par la rue,
tiennent, comme il se dit, toute l'allée...
Et de rire aux éclats!
XXXIV
—«Empire!»
commande le patron en fronçant les sourcils.
Il a vu émerger, sur la main droite, une île
qu'on va rasant, naissante et graveleuse.
Mais, à bord du Caburle, on y parle, de quoi?
des belles dames, celles qui à Valence
viennent de s'embarquer. José Ribory,
pendant qu'il mâche entre ses dents sa chique,
commence donc:—«Vous connaissez Maître Eyme
qui au ponton m'a topé dans la main...
Il n'est pas homme à conter des sornettes.
Savez-vous bien ce qu'il m'a dit? Qu'entre les dames
qui là, derrière nous, font leurs follettes,
est la duchesse de Berri.»—«Tu bouffonnes?»
—«Je ne bouffonne pas.»—«C'est celle-là sans doute
qui a les frisons noirs, des yeux qui percent.»
—«Non, non, ce doit être cette huppée
qui porte reluisantes, au sommet de son peigne,
de grosses perles d'or.»—«Tant s'en faut!»—«Bougre!
Serait-ce pas cette jolie blondine
qui joue de l'éventail et qui est si rieuse?»
—«Allons, dit Ribory, il faut comprendre
qu'une personne telle, une princesse
qui veut reconquérir, coûte que coûte,
le trône de son fils, n'est pas simple à ce point
de se donner si vite à reconnaître!»
—«Mais de ce train où irait-elle?»—«Beaux nigauds!
vous ne savez donc pas qu'aval, en terre d'Arles,
vers le Grand Clar, dans les paluds de Cordes,
sont mille sacripants, peut-être bien deux mille,
qui, ne voulant servir en aucune façon
le coquâtre[5], bivouaquent sur les joncs?»
—«Les paludiers, les déserteurs, veux-tu nous dire?»
—«Les paludiers, les chasseurs de sangsues,
les insoumis de la Galéjonière[6],
les oiseaux du terroir drus et farouches
qui, dans les prés crouliers et fondrières
de leurs marais touffus et inondés,
tiennent là en échec les Bleus qui les pourchassent...
Eh! la voilà, toute prête, l'armée
de la Duchesse!»—«Mais qu'en dit le prince?»