XXXV
—«Je dis que rien, en ce parage, ne m'étonne:
dans la splendeur de cette vallée claire,
sous les pavillons de vos barques
qui vont glissant au gai courant de l'onde,
mettez-y des princesses, des papesses,
des impératrices, des fées,
en vêtements d'azur, d'or et de pourpre,
toute cette beauté y flotte à la vision,
aussi vivante et légitime et vraie
que nous-mêmes, ici, que l'eau emporte!
Vous voyez, dites-vous, des fleurs de lis? Moi, frères,
je vois la fleur de Rhône, là-bas, dans le soleil
de ce Midi où nous allons... Jean Roche,
y en a-t-il encore pour longtemps? Il me tarde...»
—«Çà, vous ne viendrez pas manger ma soupe?»
repartit le prouvier.—«Prends garde!»
lui crièrent les hommes du timon.
—«Peuh! le soleil n'est-il pas levé pour tous!
Nous ne sommes pas jaloux. L'Anglore doit être
l'étoile lointaine où n'atteint personne,
l'étoile qui brille pour toutes nos barques...
Or, savez-vous? en ce moment elle se peigne,
sémillante et charmante, sur la berge,
la chevelure ébouriffée au souffle
de la brise des bois qui fouille dans les feuilles.»
—«Lui débrouiller les cheveux dans les saules,
tu aimerais mieux ça, n'est-ce pas? vaurien,
ajoutèrent les hommes de la rigue,
que pousser à la barre, hein?»—«Royaume!»
cria Patron Apian; et retournant
le gouvernail en un coup, tous ensemble
s'étaient remis vaillants à la manœuvre.
XXXVI
—«Ainsi que vous disiez, prince, sur la rivière
tout peut se voir: c'est l'ornière du monde,
reprit le vieux patron. Tenez, le pape:
tout habillé de blanc, et sa main droite
qui nous bénissait hors de son carrosse...
Ne l'avons-nous pas vu deux fois? Une, le pauvre!
lorsque, enlevé de Rome et prisonnier,
on l'emmenait par là-haut à Paris
et qu'ensuite, de chagrin et de fatigue,
il vint mourir en chemin à Valence;
l'autre, quand Bonaparte pour son sacre
l'envoya prendre et que, de bon gré ou de force,
il lui fallut marcher derechef... Bonaparte!
Oh! cet insatiable de conquêtes
qui, nous enveloppant à sa fortune,
nous avait fait si loin tendre la guêtre
et si longtemps déchirer la cartouche,
lui qui avait lancé, d'arrache-pied,
tant de conscriptions aux tueries
que les nations disaient: «Faut que les vaches,
«dans le pays de France, fassent des hommes!»
Eh bien! le croirez-vous, que sur la rive
du Rhône, là où luit la route,
lui, ce grand homme, ce foudre de guerre,
à la défaite, nous l'avons vu conduire
comme un patient, désemparé, tout veule!
On l'emmenait au loin, à l'île d'Elbe...
Le général Bertrand était, dans la voiture,
assis à son côté: la joue blafarde,
un foulard jaune à l'entour de ses tempes,
lui, l'empereur hier de tant de peuples,
aujourd'hui renié des siens, de ses ministres,
de tous ses matadors qui l'encensaient,
descendait au galop... Je m'en souviens!
XXXVII
Il y avait des femmes,—allons, des malheureuses,—
qui, leurs enfants étant morts au service,
du chemin lui criaient: «Mangeur de monde!
«rends-moi mon fils!» Dans les villages,
les paysans, pressant aux doigts, terribles,
un écu de cinq francs pour le connaître,
le poing en l'air, braillaient ainsi: «Au Rhône
«le châtaignier! le tondu![7]» Misérables!
cela faisait frémir... Mais dans son infortune,
atterré, silencieux, tel qu'un Ecce-Homo,
lui regardait là-bas, comme insensible,
le Rhône qui allait se perdre dans la mer.
A un relais de poste, au changement
de chevaux qui a lieu, les cheveux hérissés,
le couteau à la main, une hôtelière
saignant une volaille sur sa porte
proféra ce cri: «Ha! le sacré monstre,
«si je le tenais là! En pleine gorge
«pussé-je ainsi lui planter mon couteau!»
L'empereur, d'elle inconnu, s'avance d'elle:
«Que vous a-t-il donc fait? dit-il.—«J'avais deux fils,»
répond la mère en deuil qui se courrouce,
«deux beaux garçons, taillés comme deux tours!
«Il me les fit périr dans ses batailles.»
—«Leurs noms ne périront pas dans les astres!»
Napoléon lui dit avec tristesse;
«Et que ne suis-je, moi, tombé comme eux!
«car ils sont morts pour la patrie au champ de gloire.»
—«Mais vous, qui êtes-vous?»—«Moi? je suis l'empereur.»
Aïe! bonne femme! (je vous demande, prince!)
A genoux à ses pieds, aussitôt, éperdue,
la pauvre mère lui baisa les mains,
lui demandant pardon, et toute en larmes.»—
XXXVIII
Et Maître Apian s'interrompant:—«Empire!»
s'écria-t-il soudain en s'essuyant les cils,
le chapeau à la main. «Ah! en fait d'homme, allez,
pour trouver son second de cette frappe,
on pourrait bien courir!»—«Prenez garde, les mousses!»
hèlent les radeliers d'un train de bois
qui va flottant par le milieu du Rhône.
—«Et d'où vient le radeau, fainéants?»—«De l'Isère.»
—«Vous avez là un flottage fameux!»
—«Oui, pour vingt mille francs.»—«Bois de marine?»
—«C'est pour Toulon... Regardez quels troncs d'arbres!
Mais il fallait les voir, en haut de la montagne,
lorsqu'ils bondissaient aux couloirs des pentes,
avant que d'être reliés par les harts!
Nous avons des sapins, là, des hêtres, des rouvres,
qui ont peut-être deux cents ans, sans trop dire...
Cela vient du Vercors, des Terres-Froides
et des futaies de la Grande-Chartreuse,
du tonnerre de Dieu!»—«De belles pièces...
Mais n'allez pas heurter contre les piles
du Pont-Saint-Esprit!»—«Il y en aurait pour tous,
car il n'est pas dit que le pont ne saute...
A la barre! à la barre!»—«Adieu, les Allobroges!»
—«Adieu, les goinfres!»
XXXIX
Mais devers la proue
se sont retrouvés Jean Roche et le prince:
—«Savez-vous? il faudra que vous payiez sa foire
à la petite Anglore, ce voyage...»
—«Vraiment? tu crois qu'elle vienne à Beaucaire?»
—«Parbleu! chez les marchands il faut bien qu'elle vienne
vendre sa cueillette de paillettes d'or.»
—«Voguons toujours! de la grande Nature
qui depuis Lyon nous fascine,
ce m'est un charme de saluer en elle
la prime fleur, la reine naturelle.»
—«A mesure, seigneur, que devers sa présence
nous dévalons, de lone en lone[8],
vous allez voir le fleuve rélargir ses rives
et les amours y faire leurs plongeons.
Laissez passer le Cengle avec sa tour maudite
que vous voyez pencher, là-bas,
depuis qu'aux Huguenots certaines nonnes
ouvrirent une fois leurs grilles;
puis Charmes, et Beauchastel, où le Rhône,
affouillé par l'Eyrieu, a tant de profondeur;
et Pierregourde, et Saint-Laurent-du-Pape,
et au loin les Cévennes... De la Voulte
nous franchirons tantôt les îles verdoyantes,
hantées par les castors et par les loutres,
et celle aussi qu'on nomme Pren-té-garde!...
Puis nous verrons Cruas, Rochemaure la Noire,
et nous jetons l'amarre au port d'Ancone.»