XL

Au port d'Ancone, à peine ont-ils mangé l'anchois
qu'on charge de nouveau, vlan sur le tas...
Mais que cela sent bon! sur le Caburle
ils ont embarqué vingt sacs de violettes
qu'on portera aussi à Beaucaire: récolte
qui s'est faite au Mézenc et à Sainte-Eulalie
ou soit vers le Grand-Serre ou la Val-Drôme.
De cette sécherie de la fleur au col tors
le Rhône tout entier aussitôt se parfume.
Au lit du Rhône semé d'îles
le soleil jette ses rayonnances tièdes,
sur les tourbillons qui tournoient brillants
et l'un dans l'autre en bouillonnant se perdent,
et sur les bosquets d'où sortent les aubes[9],
avec leurs troncs à haute tige, blancs,
ronds et polis, comme on dirait les cuisses
de quelque nymphe ou déesse géante.
Des ségonaux[10] verdoient les oseraies;
dans les cannaies, nombre de rousseroles[11]
poussent leur cri strident. Aux falaises lointaines
ou qui, taillant la rive, se rapprochent,
les vautours fauves décrivent de grands cercles
ou planent les faucons sur les hauteurs.
Entre les bords amuïs, solitaires,
pacifique descend la longue flotte,
et autour d'elle s'épand la vue si loin
et tellement est vaste le silence
qu'elle semble être à mille lieues du monde.

XLI

Nappe d'acier, les eaux longues et mornes
amènent le sommeil, presque l'ivresse.
De la barque majeure sous la tente
le prince fait la sieste. Oh! belle vie!
Couché dans sa mante à rayures rouges
où est brodé le Cor d'argent d'Orange,
et l'œil mi-clos, il voit dans l'azur des lagunes
se mirer les hauts peupliers
qui vont fuyant avec les frênes, les osiers,
les digues empierrées, les palées, les javeaux.
Ensommeillé, tout en glissant sur l'onde,
il aperçoit là-haut, qui passent à la file,
les châteaux couleur d'or et les tourelles,
mémoratifs des époques lointaines,
de leurs légendes féeriques, merveilleuses!
Et il sent le bonheur infini d'être libre
des vanités, des inepties de l'existence.
Un doux rêve d'amour l'envahit: il songe
à l'Ève inconnue qui l'attend
quelque part, le cœur en fleur, seulette.
Elle aura foi peut-être en sa parole,
s'il lui fait un jour son aveu. Et il tressaille
de jumeler le nonchaloir de sa jeunesse
au renouveau de la belle ingénue
et de se perdre au bocage avec elle,
avec elle buvant l'oubli de tout le reste.

XLII

Les sons d'une musique tout à coup
sur l'autre barque là derrière s'élèvent;
et voici que des voix harmonieuses, claires,
font délecter l'amplitude du fleuve.
Les Vénitiennes, on eût dit trois Sirènes,
chantaient allègrement cette chanson jolie:

Sur le bord de la mer,
En se lavant les pieds,
A la belle Norine
Échappa son anneau.

En mer un pêcheur passe
Qui va dans sa nacelle
Et de tout côté fouille
Pour emplir son sachet.

—«Pêcheur à barbe blonde,
Un beau florin pour toi,
Si dans l'onde tu pêches
Mon petit anneau d'or.»

Dans la mer il se jette,
Le pêcheur enflammé:
—«Voilà, belle Norine,
L'anneau tombé par vous.»