CHANT CINQUIÈME[ (en provençal)]
L'ANGLORE
XLIII
Pendant que le Caburle ainsi dévale,
croisant de loin en loin quelque autre file
dont l'équipage en marche remonte le courant
du Rhône, à la vue passent
vallées et puys: le Roubion, dans les terres,
baignant Montélimar; après, les contreforts
de la grande église arc-boutée là-haut
sur le roc de Viviers; vers l'autre rive
le gouffre de Gournier—où, quand vient la Noël,
une fois par an, s'entendent les cloches,
au coup de minuit, du couvent de nonnes
qui au temps passé y fut englouti.
Avec l'ancien château qui était vis-à-vis,
par un souterrain creusé sous le fleuve,
elles communiquaient, dit-on...—«Alerte! alerte!»
Le timonier soudain virant au gouvernail,
ils ont raclé sur l'écueil de Malmouche.
Rapide, la remorque vient d'entrer dans la cluse[1]
étroite et redoutable de Donzère.
Au passage, farouches, de côté les épient
les Trois Donzelles transformées en rochers[2].
Elles attendaient là, toutes les trois debout,
leurs chevaliers partis pour Terre Sainte:
en regardant venir le long de l'eau,
la langueur de l'attente est si mauvaise!
elles finirent par s'y pétrifier.
Ils dépassent le Bourg où le diacre Andéol
exorcisa le dieu Mithra; ils découvrent
le mont Ventour qui protubère au loin,
plus loin encore le Mézenc des Cévennes,
là-bas enfin les arches magnifiques
du Pont Saint-Esprit, bâti par miracle;
et, perdus dans les arbres, les voilà qui abordent
au Malatra, confluent de l'Ardèche,
où ils vont, pour parer aux grèves dangereuses,
embarquer l'homme de la mue[3].
XLIV
—«La voilà! la voilà!» cria-t-on dans les barques.
Le poing sur la hanche, au bord du grand Rhône,
et dans ses belles hardes du dimanche,
et à la main son cabas de jonc fin,
elle, l'Anglore, attendait souriante.
Car avec ces nochers des équipages
elle s'était rendue peu à peu familière,
folichonnant, badinant avec eux.
Et sur la berge, depuis qu'elle était née,
elle venait voir arriver les sisselandes[4],
légères, fendant l'eau à la descise[5],
chargées de châtaignes ou d'autre provende,
et sous la toile blanche de leur bâche
recouvrant les monceaux de marchandises.
Et les mariniers des barques ventrues,
en la voyant bayer le long du fleuve,
de loin, dans son tablier qu'elle tendait,
lui jetaient quelquefois des pommes rouges
ou des poires vertes à la gribouillette.
Ils la connaissaient tous, eux, cette Anglore,
comme ils l'avaient nommée par moquerie,
attendu que toujours sur les graviers
elle se traînait nue sous les rayons
du grand soleil, comme un petit lézard[6].
Puis elle avait grandi, s'était faite arrogante
et même assez jolie. Elle n'était que brune,
mais une brune claire, ou, pour mieux dire,
le reflet du soleil l'avait dorée;
et des yeux de perdrix, où difficilement
on pouvait deviner s'ils riaient enfantins
ou d'allégresse folle ou bien par gausserie.
XLV
A genoux ou debout dans les délaissées de l'eau,
sur le rivage, tout le jour, assidue,
avec son petit crible de fer elle sassait,
entremêlées au sable et aux graviers,
les paillettes d'or que, ténues et rares,
l'Ardèche charriait après les pluies.
Lavées et relavées, les paillettes légères
de là s'attachaient, luisantes, à la laine
d'une peau de mouton; et bien contente,
la pauvre, de gagner à cela sa piécette
de douze ou quinze sous, un jour dans l'autre.
De ses petites sœurs et de ses frères la nichée,
foulant nu-pieds l'arène morte,
un ici, l'autre là, dans la rivière
allaient ramasser du sable à son crible.
La mère à la maison faisait la soupe
ou ravaudait en leur braillant sans cesse:
«Qui leur tiendrait des hardes, à ces fripeurs!»
Le gros Toni, son homme, était pilote.
Au Pont Saint-Esprit, où il faut connaître
les gouffres et courants pour ne point se briser
aux éperons des contreforts perfides,
il passait les bateaux à la descente.
Ils provenaient d'Aramon. Dans le Rhône
remontés pour la pêche des aloses,
en ce coin perdu ils s'étaient fixés,
pendant la marmite en une cahute
bâtie à pierre sèche au haut d'une éminence,
par précaution des crues et coups d'Ardèche;
car il ne faut pas rire avec cette coquine
de rivière rageuse, quand elle prend l'élan,
gonflée par les pluies, et qu'elle fait croître
le Rhône de vingt palmes!
XLVI
Donc l'Anglore,
soit en cheveux, soit sur la tête un fichu rouge,
les marins de Condrieu et d'Andancette
la retrouvaient chaque fois au passage;
si bien que, lors de la descise,
dès qu'ils avaient franchi les Trois Donzelles
et traversé les îles Margeries
et aperçu le roc de Pierrelate:
—«Allons, disaient-ils joyeux, nous allons bientôt voir
au Malatra papillonner l'Anglore!»
Cela seul les émoustillait
plus qu'un bon coup de vin bu à la gourde.
Et dès l'apercevoir, active à son travail,
agitant son crible en pleine lumière,
la jupe retroussée à moitié cuisse
et le corsage ouvert comme une rose
d'églantier qui boit le soleil:
—«Ohé! lui criaient-ils en faisant signe,
n'a-t-elle pas encore fait fortune, l'Anglore?»
—«Aïe! pauvrette, répondait la petite,
ils n'en jettent pas tant, d'or, dans l'Ardèche,
ces gueux de Cévennols[7]. Vous savez le proverbe?
Un orpailleur, un pêcheur, un chasseur...»—
«Tous geigneurs!»—«C'est cela. Mais vous passez bien vite?»
—«Le Rhône est fier[8] et il n'a point d'arrêt,
belle jeunesse! Mais, à la remonte,
quand les chevaux tireront la cordelle,
à notre retour du pays d'Argence,
nous amarrerons aux troncs de la rive
et nous t'apporterons des dattes... Où est ton père?»
—«Au Grand-Malatra, où il vous attend...
Bon voyage aux marins!»—«Adieu, mignonne!»