XLVII

Il en était bien un qui, sur la tille,
toujours le beau dernier de l'équipage,
saluait la fillette encore un coup
avec quelques baisers à la volée.
C'était un vigoureux garçon de Saint-Maurice
qui, sur le cou, sans aide aucune,
aurait chargé tout seul un tonneau plein
de six barraux[9]. Son nom était Jean Roche:
beau mâle brun, de cette forte race
de riverains des eaux du Dauphiné
qui, sur les rives et graviers du fleuve,
entre le Royaume et l'Empire,
gouvernent les radeaux et savoyardes[10].
Au moment du départ, sa mère, chaque fois,
lui disait:—«Mon enfant, le cœur me crève
de te voir dévaler avec ces barques
qui, la moitié du temps, reviennent effondrées
ou qui, désemparées, là-bas demeurent.
De sept garçons, desquels tu es le moindre,
car tous étaient, vois-tu, des blocs d'homme superbes,
il ne me reste plus que toi. Les filles pâles
du plat pays, là-bas dans la Provence,
me les ont tous gardés, l'un après l'autre.
Pour une belle hôtesse qu'il prit veuve,
l'aîné s'est établi comme aubergiste;
le cadet, au bout du Rhône, à l'embouchure,
s'est fait sondeur, à ce que l'on m'a dit;
deux, mariés avec des Arlésiennes,
vivent en brocantant, je ne sais comme;
et deux en Avignon ont pris attache
pour être portefaix. Et avec une troupe
de garçons comme j'eus, à mes vieux jours,
si tu cours, toi aussi, à la dérive,
me voilà exposée à rester seule! »
—«Mère, disait Jean Roche, les fillettes
qui sur la chevelure portent le velours d'Arles,
ni les jolies luronnes de l'Ouvèze,
non plus que les rieuses de la Sorgue
avec leurs blanches coiffes de piqué
dont les deux brides flottent au mistral,
ne me feront jamais, soyez tranquille,
oublier nos filles aux chairs rebondies
avec leurs belles joues vermeilles de santé.»
—«Et qui sont réservées, ha! ajoutait la vieille,
et parfaites en tout: sachant garder les dindes,
tout en filant leur quenouillée de chanvre,
traire les chèvres et battre le bon beurre
ou tricoter les fleurs de la dentelle...
Tiens, sans aller plus loin, comme la fille
du Charmetan, qui est une gaillarde:
à la fin de ses gens, mon gars, pour dot
elle aura de la vigne, et des prés et des champs,
tout ça clair et liquide, m'entends-tu?»—«Oui, mère.»

XLVIII

Et ceci et le reste. A chaque départie
c'était la même aubade. Mais Jean Roche,
sitôt monté sur le plancher des barques,
sitôt lancé sur le courant du fleuve,
lancé au large vers la Provence claire,
adieu les grosses filles du Péage,
de Serrières, d'Ampuis, ou de Glun ou de Serves!
En respirant l'air libre du Rhône,
lorsque les camarades et lui se voyaient
les maîtres absolus du royaume liquide,
de cet empire du Maëstral rude
qui en longueur s'épand au milieu des collines,
de vent en vent, de soleil en soleil,
d'un orgueil extrême ils devenaient ivres
et se croyaient invincibles au monde.
A eux le moût exquis de l'Ermitage
et le vin chaud de la Côte-Rôtie
dont, en chemin, vive le chalumeau!
ils perçaient toujours quelque pièce.
A eux les potées chavirant de viande,
avec les tranches de bœuf à l'étuvée
que le laurier parfume dans la cloche de fonte!
Et les faisans de l'île Piboulette
et les poulardes là-bas de Roquemaure,
nourries à profusion par le mil à balais;
et les lapins de Châteauneuf du Pape
dont le vin de la Nerthe rehausse la saveur!
A eux les embrassées des maritornes,
dans la sombreur, au pied des peupliers blancs,
lorsque aux grandes auberges de la rive
ils accostaient le soir pour la couchée!
Et ils n'avaient point tort, les cris de gouvernance
qui, entre les deux digues, continuellement
s'entendaient retentir: Royaume! Empire!
Les Condrillots, patrons de la rivière,
étaient vraiment des rois, des conquérants.
Vers la Provence, terre de promission
où le Rhône en son amplitude
embrasse le delta immense de Camargue,
vers la Provence où l'olive foisonne
sur les penchants de toutes les côtières,
vers le pays où s'ébat la Tarasque,
où au soleil, le jour, danse la Vieille[11],
où, la nuit, est le ciel resplendissant d'étoiles,
eux, les porteurs de l'abondance,
descendaient, bienvenus de tous.

XLIX

Sitôt qu'apparaissait en amont le convoi
des sisselandes, sapines et penelles,
encâblées à la queue l'une de l'autre,
avec les Condrillots droits sur la poupe
qui, bras levés, d'accord, poussant le gouvernail,
dans l'azur ensuite le lâchaient ensemble,
les gens de terre leur criaient du rivage:
«Mange-cabris! Culs-de-peau! Nez de beurre!»
Et les colosses bonasses:—«Mange-anchois!»
répondaient-ils en clameur prolongée,
«marche donc! As-tu peur que la terre te manque?»
Et tout le long l'antique gouaillerie
retentissait dans le parler des peuples;
et tout le long, sur les talus de pierre
des petits ports qui bordent la grande eau,
pour voir, hiver, été, venaient les filles,
leur assiette à la main ou de leur bas
maniant le tricot, la tête alerte.
Tout en glissant aussi sur l'onde lisse,
les Condrillots alors se rengorgeaient
et des bateaux leur criaient souriants:
—«Allons, les filles, voulez-vous bien venir
avec nous autres à Arles?»—«Nous ne sommes pas prêtes;
une autre fois!» Et les barques filaient,
au clapotis des flots, entre les îles.
Et le pilote à peine, debout sur le tillac,
les yeux ouverts et fixes en avant,
pour éviter les durillons de roche,
de loin en loin tournait un peu la barre.


CHANT SIXIÈME[ (en provençal)]