LE DRAC

L

Oh! l'attraction du liquide élément,
quand jaillit dans les veines le sang neuf!
de l'eau qui rit et gazouille enjouée
parmi les galets, avec les ablettes
qui en sautant prennent les demoiselles
et les moustiques des touffes d'herbe verte!
de l'eau jolie et cruelle et perfide,
qui charme et qui fascine l'innocence
en lui faisant reluire les frissons
de son miroir!—«Petits,» à la veillée,
parlait ainsi, de fois à autre, la mère
à ses enfants, à l'Anglore, «petits!
vers les bleus de l'eau calme
ou les abîmes qui tourbillonnent noirs,
de vous guéer jamais gardez-vous bien!
Je l'ai toujours entendu dire: sous le Rhône
(aïe! beaux mignons, si vous y perdiez pied!),
en des profondeurs qui sont inconnues,
fréquente, depuis que le monde est monde,
un farfadet nommé le Drac. Superbe
et svelte ainsi qu'une lamproie, il se tortille
dans l'entonnoir des tourbillons où, blanc,
il vous transperce de ses deux yeux glauques.
Ses cheveux longs, verdâtres, floches comme de l'algue,
lui flottent sur la tête au mouvement de l'onde.
Il a les doigts, dit-on, et les orteils
palmés, comme un flamant de la Camargue,
et deux nageoires derrière le dos,
transparentes comme deux dentelles bleues.
Les yeux à moitié clos, nu comme un ver,
il en est qui l'ont vu, au fond d'un gouffre,
nonchalamment couché au soleil sur le sable,
humant comme un lézard la réverbération,
avec la tête renversée sur le coude.
Errant sous l'eau avec la lune,
d'autres l'ont entrevu, dans les flaques tranquilles,
qui à la dérobée tirait les fleurs d'iris
ou de nénuphar. Mais, puis le plus fort,
enfants, écoutez...

LI

On raconte qu'un jour,
au quai de Beaucaire, une jeune femme
lavait au Rhône sa lessive.
Et, en battant son linge, tout à coup
elle aperçut dans le courant de la rivière
le Drac, frais et gaillard comme un nouvel époux,
qui à travers le clair lui faisait signe.
—«Viens donc! lui murmurait une voix douce,
«viens, je te montrerai, ô belle fille,
«le palais cristallin où je demeure,
«avec le lit d'argent où je me gîte,
«et les rideaux d'azur qui le recouvrent.
«Viens donc que je te montre les richesses
«qui se sont entassées sous la vague,
«depuis que les marchands y font naufrage,
«et que j'amoncelle en mes souterrains.
«Viens! j'ai un nouveau-né qui n'est encore qu'une larve,
«et qui, pour se nourrir dans la sapience,
«n'attend que ton lait, ô belle mortelle!»
La jeune lavandière, somnolente,
laissa tomber de sa main écumeuse
son battoir, et voilà: pour aller le chercher
troussant sa jupe vitement à mi-jambe,
puis au genou, puis jusques à mi-cuisse,
bref, elle perdit pied. Le cours du fleuve
l'enveloppa de son flot violent,
l'entortilla, pantelante, aveuglée,
et l'entraîna aux abîmes farouches
qui tourbillonnent par là-bas sous terre.
On eut beau la chercher avec la gaffe,
introuvable elle fut—et bien perdue.
Des jours, des ans passèrent. A Beaucaire,
personne, hélas! ne pensait plus à elle,
lorsqu'un matin, au bout de sept années,
on la vit qui rentrait, toute tranquille,
dans sa maison, son paquet sur la tête,
comme si du lavoir, à l'habitude,
elle s'en retournait: seulement un peu pâle.
Tous ses gens aussitôt la reconnurent
et chacun s'écria: «Mais d'où sors-tu?»
Elle, se passant la main sur le front,
répondit: «Voyez, cela me semble un songe...
«Mais qu'il vous plaise de le croire ou non,
«je sors du Rhône. En lavant ma lessive
«mon battoir est tombé et, pour l'avoir,
«dans un bas-fond terrible j'ai glissé...
«Et je me sentais embrassée sous l'eau
«par un fantôme, un spectre, qui m'a prise
«ainsi qu'un jeune homme qui ferait un rapt...
«Le cœur m'avait failli et, revenue à moi,
«dans une grotte vaste et pleine de fraîcheur
«et éclairée d'une lueur aqueuse,
«avec le Drac je me suis vue, seulette.
«D'une jeune fille à demi noyée
«il avait eu un fils—et de son petit Drac,
«moi, pour nourrice, il m'a gardée sept ans.[1]»

LII

L'Anglore, le lendemain de ces contes
qui s'évanouissaient aux rayons du soleil,
n'y pensait plus et, dans les délaissées[2]
du Malatra, vive comme un perdreau,
courait, son crible en main, se mettre à l'œuvre.
C'était au fort de l'été: sur les ormes,
les peupliers et les trembles blanchâtres
de ces bords solitaires, les cigales chantaient...
Mais elle ne craignait rien, car, au reflet
du grand soleil qui frappe sur l'arène,
elle voyait bien mieux, disait-elle, briller
les paillettes. Ce qui autrement lui pesait,
c'était, les nuits, quand dans l'étroite hutte
il fallait coucher, toute la marmaille,
à terre, épars, sur un amas de feuilles.
Or, une de ces nuits de chaleur lourde
où l'on étouffe sous les tuiles,
elle s'était levée en chemise à la lune
pour aller prendre un peu le frais dehors.
La lune dans son plein la regardait,
toute mince, descendre vers la rive
et les pieds nus, dans le profond silence
de la nature immense et endormie,
laissant ouïr le ronflement du Rhône.
Les vers luisants éclairaient parmi l'herbe;
les rossignols perdus au lointain
se répondaient, amoureux, dans les aubes[3];
et le clapotis de l'onde coureuse
s'entendait rire. A terre la petite
laissa d'un coup tomber sa chemisette
et dans le Rhône, ardente et tressaillie,
lentement elle entra, penchée, croisant les mains
sur le frémissement de ses deux seins de vierge.
Au premier frisson, avec un soupir
elle fit halte un moment, hésitante,
et de côté et d'autre tourna, tout émue,
les yeux autour d'elle dans l'obscurité
où elle croyait toujours qu'entre les arbres
quelqu'un, dévêtue, l'épiât de loin.
Puis peu à peu, dans l'eau moelleuse du courant
elle allait encore, vivement éclairée
par les rayons de la lune baisant
sa nuque fine, sa jeune chair d'ambre,
ses bras potelés, ses reins bien râblés,
et ses petits seins harmonieux, fermes,
qui se blottissaient comme deux tourterelles
dans la diffusion de sa chevelure.
Le moindre bruit,—soit un poisson qui fit
un ricochet sur l'eau pour saisir une mouche,
le gargouillis d'un tourbillon qui ingurgite,
le cri aigu d'une chauve-souris,
une feuille battue par l'aile d'une insecte,—
lui tournait le cœur comme une jonchée[4].

LIII

Et de descendre. Mais jusqu'à la ceinture,
et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue
par le manteau fastueux du torrent,
elle ne pensa plus qu'au bonheur de son être
mêlé, confondu avec le grand Rhône.
Le sable sous ses pieds était si doux!
Une impression moite, une fraîcheur tiède
l'enveloppait d'un charme halitueux.
A fleur de peau, à fleur de carnation,
mignardement les ondes tournoyantes
lui faisaient des baisers, des chatouillis,
en murmurant de suaves paroles
qui lui donnaient des spasmes de plaisir...
Quand tout à coup, dans l'eau mobile
et transparente au clair de lune,
là-bas au fond, étendu sur la mousse
d'un lit d'émeraude, que va-t-elle voir?
un beau jouvenceau qui lui souriait.
Roulé comme un dieu, blanc comme l'ivoire,
il ondulait dans l'onde et sa main effilée
tenait une fleur, fleur de «jonc fleuri»,
qu'il présentait à la fillette nue.
Et de ses lèvres tremblantes et pâles
sortaient des mots d'amour mystérieux,
dans l'eau se perdant incompréhensibles.
Avec ses yeux félins, fascinateurs,
il la faisait venir, craintive, stupéfaite,
et haletante de désir, à l'endroit
où crient merci le corps et l'âme.
Ensorcelée par l'émoi dans le fleuve
et par une plaisance étrange,
elle était là, pauvrette, comme celui qui songe
et auquel, effaré par quelque peur confuse,
s'il veut courir, cela est impossible.
Et sitôt qu'elle ouvrait les yeux vers le lutin
qui, entouré de sa lueur laiteuse,
semblait l'attendre en ses bras souples,
un frissonnement d'amour spontané
la jetait en langueur sous la voûte du ciel
et la faisait doucement défaillir.

LIV