LXXXII
Couvrant le Rhône long, une enfilade
de barques et navires de tout genre,
pavoisés des ors, pavoisés des flammes
de toutes les nations, confusément
vers le bord sablonneux déjà se presse.
Car, avec cette brise qui depuis quelques jours
a soufflé dans les voiles, du bas fleuve
sont montés les lahuts[1]. De notre mer,
des côtes barbaresques ou levantines
et du Ponant et de la Mer Majeure[2],
ils ont gagné Beaucaire pour la foire.
Et il y en a! les uns portant la voile aiguë,
latine la plupart, d'autres quadrangulaire:
allèges d'Arles et trois-mâts de Marseille,
les tartanes de Gênes ou de Livourne,
les brigantins d'Alep, les balancelles
de Malaga, de Naples et de Majorque,
les goëlettes anglaises ou du Havre-de-Grâce,
les groins-de-porc d'Agde et de Cette
et les trabacs noirs de l'Adriatique.
C'est un vacillement sur le Rhône, une danse
dans le soleil, la houle et la rumeur
de tous les jargons des gens de marine.
Mais du milieu des bigues et des antennes,
des voilures, des cordages, des moufles,
où, les pieds nus, qui descend et qui monte,
sous le Croissant enorgueilli,
et au plus haut croisillon du grand-mât,
ô Mahomet! le bâtiment des Tunisiens
a la peau de mouton qui est pendue!
Il arriva beau premier: les Consuls[3]
lui ont donné un sac de pain et un tonneau
de vieux Cante-Perdris[4]. Les Turcs feront ribote...
Puis à la garde d'Allah, s'ils se grisent!
Et les juives qu'ils ont amenées de Tunis,
traînant mollement leurs jaunes babouches,
dansent au bruit des castagnettes, sur le pont,
et chantent, nasillant leurs cantilènes.
Les Condrillots, allons! avec efforts,
au haut du Pré, poussant, touant leur flotte,
oh! hale! oh! hisse! parviennent à ranger
au long du port leurs barques et, sitôt atterris,
déjà les débardeurs en multitude
tumultueusement envahissent, emportent
les cargaisons, en faisant à la course
bruire et chanceler les passerelles minces.
—«Gare devant! les Condrillots!» On gueule,
on cogne de partout: quel grouillement!
A l'égard de Beaucaire en temps de foire
le grand Caire d'Égypte, Dieu m'aide, n'était rien!
LXXXIII
Les gros fardiers, chargés de tonnes d'huile,
les camions des arroseurs qui éclaboussent,
les banquises d'oranges ou de citrons,
les monceaux de cabas ou de corbeilles,
les balais de millet, les fourches de bois dur,
les meules de moulin où l'on s'achoppe
et les bringuebales qui traînent les poutres,
que sais-je, moi? dans le sablon du Rhône
on voyait tout, jusque fondre les cloches!
Mais puis c'était le Pré! Et ses baraques,
les rangées de baraques innombrables,
et les marchands forains qui en famille
y mangeaient en plein air un cœur de céleri:
il faudrait l'avoir vu en toute plénitude,
cela, le «beau dimanche» de Beaucaire!
Tous les mariés du pays d'Argence,
de celui de Jarnègue et de la terre d'Arles,
tous les amoureux des Alpilles,
de la Vau-Nage tous les couples,
de la Vistrenque et de la Gardonenque,
au grand soleil, à la face d'un peuple,
venaient y promener, ce jour-là, leur triomphe.
Sous les tentures fraîches des allées,
chacun serrant le bras de sa chacune,
n'était-ce pas délicieux de les voir
vagabonder, marchander leurs emplettes
et s'offrir en cadeau des «bagues d'aïe[5]» pour rire!
Il n'y avait, à pareil jour, qu'un cri de gloire
ébaudissant l'ombre des promenades:
qu'elle fût artisane ou paysanne,
fût-elle bourgeoise ou marquise,
il n'y avait qu'un cri pour la plus belle tête
ou pour l'élégance de la plus cossue
qui tout l'an faisait loi, dictant la mode.
LXXXIV
Bonheur de la jeunesse! A qui mieux mieux
rivalisant de joie et de liesse,
ils se faisaient entre eux plaisir rien qu'à se voir.
Et tout le jour ensemble, dans la foule
de vingt nations diverses et inconnues,
Guilhem et l'Anglore, au bras l'un de l'autre,
s'en allaient perdus. La tourbe humaine,
comme une houle folle, à tout hasard
les emportait heureux. Elle, ébahie de tout
ce que ses yeux voyaient: des avaleurs d'étoupes,
des charlatans juchés sur leurs carrosses
et qui dans le bastringue vendaient des vermifuges;
et de ces bateleurs qui vous aveuglent
avec leurs tours de mains et passe-passe;
et de ces baladines couvertes d'oripeaux
qui dansaient aux flambeaux, légères, sur la corde;
ou du Polichinelle avec Rosette:
«Rosette!»—«Que veux-tu?»—«Le petit pleure!»
Ha! il fallait prendre garde aux filous...
Dès qu'il y avait groupe autour des comédies,
ils vidaient à quelqu'un, presque à tout coup, les poches.
Pour tirer finement l'or des ceintures,
il en venait de Paris et de Londres!
Mais du plaisir qu'avait l'enfant naïve,
Guilhem, prenant sa part, bayait comme elle;
et comme dans le clair d'une fontaine pure,
aux chaleurs d'été, il fait bon descendre,
pour tempérer sa fièvre et sa langueur,
il descendait, lui, dans cette âme neuve.
Et il y avait tant à voir, dans cette foire!
les endroits où étaient les marchands de gimblettes
enlacées par un fil et qui viennent d'Albi;
les Turcs en turban, qui vendaient des pipes;
les larges braies[6], les Grecs coiffés de rouge,
qui tiennent les tapis brodés de Smyrne,
et le gingembre, et l'essence de rose
bien cachetée dans les fioles de verre,
dont une seule goutte parfume une maison!
Puis le corail, les fils de perles fines;
puis les jouets, les tambours de Beaucaire
dont nous avons crevé si beau nombre, étant jeunes!
et les éventails ornés de paillettes,
et les poupées, vêtues ou toutes nues.
LXXXV
—«Eh! mais, chez le peintre vous ne venez pas?»
les hommes du Caburle un jour crièrent
à notre beau couple.—«Où se trouve-t-il?»
demanda Guilhem.—«Venez, suivez-nous!»
Et, se dandinant, la bande s'enfourne,
le calumet aux dents, en un taudis
qui avait pour enseigne: Qui peint vend.
Un Martégal, ridé comme une figue,
vieux routier de la mer au tour du monde,
pour une pièce, là, de son pinceau d'aiguilles,
à fleur de peau vous tatouait
toutes sortes d'emblèmes ou d'histoires.
Et sur la chair nue, qui un aviron,
qui l'ancre d'espérance, qui un Christ,
qui un cœur enflammé s'était fait faire.
—«Et vous, mon prince?»—«Moi? je veux faire sourdre
de mes veines bleues le génie de l'onde...»—
Et aussitôt, gaiement, retroussant sa chemise,
sur le muscle du bras il se fit peindre
un beau Drac bleuâtre, ailé, potelé,
et qu'on eût dit vivant sur la chair blanche.
—«Oh! c'est tout à fait ça! cria l'Anglore,
tel que je t'ai vu, mon Drac, sous le Rhône!
Mais que tu étais beau!... Cela, lorsque j'y pense,
ajouta-t-elle à demi-voix, me fait rougir...
Et tu retourneras au Rhône, dis?»
—«Au Rhône, enfant! et qu'irais-je donc faire?
le prince répondit, maintenant que je vois,
maintenant que je tiens celle que j'ai voulue!»
—«Que feras-tu de moi?»—«De toi, mignonne,
ce que moi je ferai? ma comtesse fantasque
de Mont-Dragon ou, si tu aimes mieux, d'Orange...»
LXXXVI
Et, la tête à l'évent, c'est ainsi qu'ils allaient,
eux, par les rues grouillantes,
mais ne voyaient plus rien: ni les monceaux
de draperies, de flassades[7], les tas
de soie dorée, soie grège ou floche,
qui vaut son pesant d'or, ni les enseignes
de toutes les couleurs, étendues en travers
sur les ruelles toutes blanches de chaux,
avec les noms des trafiquants de Gênes,
de Montpellier, de Cadix ou de Brousse,
ni les bazars qui donnent la berlue,
tant ils sont pleins de joyaux, de bijoux,
ni le joli caquet des Beaucairoises
jasant dans leurs boutiques sous les Arcs[8]
ou bien pesant les dattes sous leurs portes cintrées.
—«Il faut que je le vende, cependant, mon sachet
de paillettes d'or!» disait l'orpailleuse.
Et aux magasins ils entraient ensemble,
dans les fraîches maisons, à ciels-ouverts
tout festonnés à la mauresque,
et semblables à des sérails pleins d'odalisques.
Et sous les arceaux des salles voûtées,
riant entre eux deux, entre eux chuchotant,
ils visitaient, sans voir, les étalages
des Franchimands, Lombards et Arméniens,
des Estrelins, Marrans et Gitanos[9].
—«Il faut que je les vende, cependant, mes paillettes,»
l'Anglore redisait.—«Venez, fillette!»
Justement un orfèvre l'appelait:
—«Est-ce de l'or de Cèze ou du Gardon d'Anduze?»
—«D'Ardèche.»—«Voyons donc!» La dégourdie
vida sa poudre d'or dans la coupelle:
cela montait à vingt écus. Le damoiseau
dit:—«Batteur d'or, avec cela vous nous ferez
deux bagues lisses de fiançailles:
mettez le Drac sur l'une, un lézardeau sur l'autre...
Ce sera notre foire de Beaucaire.»