CHANT ONZIÈME[ (en provençal)]

LA REMONTE

XCII

Et ils vont se gîter. A l'aube, dès que chantent
dans les taillis des bords du Rhône les oiseaux,
alerte! alerte! le patron, les équipages,
tout le monde est debout. Pour la remonte,
ils ont tiré sapines et penelles,
et hale! et pousse! de l'autre main du fleuve.
Ils développent les deux longs maîtres-câbles
qui se relient à l'aubourier[1] de la grand'nef.
Ils nouent aux maîtres-câbles les cordelles
où vont être attelés les grands chevaux haleurs.
Au câble d'avant de la grande barque
vingt-huit étalons étayent leurs efforts,
séparément, quadrige par quadrige,
avec leur conducteur de quatre en quatre.
Les quatre chefs de file sont tout blancs; ils portent
le baile-charretier, qui a la direction
des quatre-vingts chevaux des attelages.
On joint dix couples sur le câble d'arrière;
au câble de carate une douzaine;
au restant des bateaux ou de la rigue
le reste des superbes grands chevaux.
Et, hennissant vers les cavales des marais,
et de leurs sabots écroûtant la terre,
oh! qu'ils sont beaux, la crinière flottante,
avec les rouges houppes de leurs brides,
avec leurs housses aux bleus flocons de laine,
et leurs colliers ornés de clous de cuivre!
A Tarascon leur fut donnée l'avoine.
Le maréchal-ferrant, qui les escorte,
une dernière fois les passa en revue.
Les mariniers de terre, à leur ceinture,
portant roulées en bloc les cordelettes
qu'il faut pour radouber au besoin les ruptures
de la maille, sont prêts. Du sommet de la barque,
le vieux patron Apian, en voyant sienne
cette puissante harde chevaline
qui sur la berge du grand fleuve se prolonge,
en contemplant toute cette séquelle
de mariniers, de charretiers, qui fouillent
les Ségonaux du Rhône à son commandement,
en regardant la flotte et la tension
des hautes bannes blanches inclinées,
couvrant la cargaison des marchandises
bien arrimées, marquées à bon nolis
par l'écrivain, le vieux patron se gonfle
en son orgueil de maître d'équipage:
—«Et pour passer devant, aujourd'hui, qu'ils y viennent,
les Cuminal tant fameux, de Serrières,
les Bonnardel si riches, de Lyon,
les Marthouret arrogants et piaffeurs,
et les bouviers d'Isère et de Grenoble,
avec leurs bœufs lourdauds, souillés de bouse!
Qu'ils y viennent, s'ils veulent, à la suite:
il les fera trimer, le Caburle, d'ahan!»

XCIII

Et le chapeau en main, ayant dit, il salue
la croix de l'équipage sur la poupe,
et de son doigt obtus, qu'il trempe au Rhône,
dévotement, noblement il se signe:
—«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge,
lors commande-t-il, fais tirer la maille!»
Le prouvier sur la proue, qui se tient à l'écoute,
répète: «Fais tirer la maille!» A terre,
le patron du halage à son tour crie:
«Eh! fais tirer la maille!» D'un à l'autre
le cri résonne en amont jusqu'au baile.
Le baile-charretier, dans l'étendue,
lance un beau coup de fouet: les vingt quadriges,
au claquement des mèches qui les percent,
s'ébranlent à la fois. Déployés en longueur,
les cordages s'étirent, se roidissent;
et, démarrées en plein toutes les barques,
le grand patron reprend:—«Marche tranquille!
et fais tirer devant!» La longue file,
sur la chaussée aux pavés rudes,
en remorquant, malgré les eaux impétueuses,
la traînerie pesante du convoi,
tout bellement à son trantran lors s'achemine.
Et sous les hautes branches des grands peupliers blancs,
dans le silence de la vallée du Rhône,
à la splendeur du soleil qui se lève,
au pas des beaux chevaux qui s'évertuent
et de leurs naseaux chassent la buée,
le premier charretier dit la prière.
De loin en loin, les autres, sur le cou
ayant le fouet qui pend avec sa longe,
en cheminant en arrière, se signent,
ou bien, pour allumer leur pipe à l'amadou,
frappent sur le briquet. La troupe,
tirant de long peut-être un quart de lieue,
va côtoyant par les saulaies touffues
où frotte et s'enchevêtre la maille du halage.
Armés d'un pieu qu'ils portent sur l'épaule,
les mariniers de terre l'accompagnent,
suivant de l'œil le câble énorme
qu'ils font sauter sur les obstacles.
Et des cordelettes, qu'autour de leur corps
ils ont enroulées, sans cesse ils réparent
sur les palonniers quelque brin qui rompt.

XCIV