Puis, s'il arrive quelque émoi
Ou si l'on touche un banc de sable,
La perte sera pour le maître,
La peine pour les mariniers.

CII

Pendant qu'on applaudit à pleines mains,
les portefaix d'Avignon, à la table
de face:—«N'est-ce pas le père de l'Anglore,
se disent-ils, ce gros qui chante?»—«Peste!
rien d'étonnant qu'il ait la chanterelle:
sa fille a trouvé maître, voyez donc?»
Et ils se désignaient, narquois, la jeune fille
en train de dégoiser avec le prince blond.
—«Ce tas de pleutres, que veulent-ils là-bas?»
cria Jean Roche.—«Gros balourd!
et toi, que veux-tu donc?»—«Rompre la gueule
à tous pouilleux qui nous rompent la paille.»
—«Toi? nom de Dieu! viens-t'en ici dehors!»
cria un portefaix bravache, le fameux
lutteur Quéquine: dans ses tournées de luttes,
l'ayant un Lyonnais vautré à plat de dos,
aux gens du haut fleuve il gardait rancune.
Et il piaillait:—«Viens çà dehors!»—«O bougre
de faquin! espèce de mazette!
réplique le prouvier, vous pouvez bien vous mettre
et quatre et six ensemble!» Et le colosse,
enjambant les tables, en une poussée
sautait au milieu. Mais les bateliers
s'interposent d'un bond. Dans la cohue,
déséquilibrés, les bancs se soulèvent;
les yeux de part et d'autre deviennent furieux,
les injures mortelles s'entre-croisent:
—«Mangeurs de chèvres! culs de peau!»
—«Assassins du maréchal Brune,
qui le traînèrent dans le Rhône!»
Aïe! aïe! les horions terribles vont pleuvoir,
quand Maître Apian s'écrie: «Goujats, restez tranquilles!
Le premier qui remue, je lui casse la tête
d'un coup de cette cruche... Tas d'ivrognes,
vous ne voyez donc pas que, soûls, la violence
du vin méchant vous jaillit par la bouche?
Eh! si l'on veut se battre, on a les joutes...
En manque-t-il, tout l'été, sur le Rhône?
Au Pont Saint-Esprit et à Roque-Maure...
Où donc encore? A Givors, à Valence...
La lance au poing et la targe au poitrail,
en plein soleil, aux yeux de tout un peuple,
y a-t-il rien de plus digne ou plus noble
qu'un beau jouteur nu, debout sur l'arrière,
qui fait plier son homme et le déjuche?
Te le rappelles-tu, Jean Roche, ce dimanche,
à Saint-Pierre de Bœuf, le jour de Saint-Maurice,
où tu fis (tu étais bien jeune cependant!)
au grand Misérin faire la culbute?»
—«Je me rappelle, patron,» dit Jean Roche.
—«Tu n'avais pas daigné, même, quitter la veste!»
—«C'est vrai.»—«Les enfants, allons, à la couche!
si nous ne voulons pas que la levée, demain,
soit, comme on dit, le long du Rhône.»
Et à la voix autoritaire
du prudent maître qui les calme,
les nautoniers, sous leurs tentes là-bas,
les charretiers, là-haut dans leurs fenils,
tous à l'instant vont prendre leur repos.


CHANT DOUZIÈME[ (en provençal)]

LA CATASTROPHE

CIII

Et fais tirer la maille! Aussitôt que paraît
le lustre du soleil[1], à la remonte
s'est remis derechef en chemin le Caburle,
fendant le Rhône avec sa proue taillante
et remplissant de vie la vallée fluviale
avec le mouvement, la poussière et le bruit
de sa cavalerie. Le mistral en tempête
ronfle toujours. Les arbres, qui saluent
en mugissant, se courbent, se secouent
à arracher leurs troncs. Le vent refrène
le Rhône devenu poli comme une glace.
Contre eau et contre vent, les forts quadriges,
le museau incliné, cheminent vers le nord
de leur pas régulier. Harmonieuse
cornemuse, la bise formidable
étonne et fait chauvir les oreilles des bêtes.
A leurs chapeaux, à leurs bonnets de panne
portant les mains et rechignant les lèvres,
les charretiers impatientés profèrent
contre le Maëstral un tourbillon d'insultes:
—«Souffle, brigand de Chasse-mouches! Souffle,
ô débraillé de Dieu, à te crever!
Il n'y a donc personne, ô Mange-fange,
qui viendra boucher le trou d'où tu sors?
Hue, grand coquin!» Et d'un cliquetis
de coups de fouet ils cinglent leurs chevaux gigantesques.