Guilhem d'Orange lors étendit le bras
sur le travers de l'eau mouvementée
et dit:—«Aie confiance en moi, Anglore!
Parce que librement je t'ai élue,
m'apportant ta foi, ta profonde foi
au merveilleux superbe de la fable,
parce que tu es celle qui, insoucieuse,
se fond dans son amour comme la cire
à la lumière, parce que tu vis
en dehors de nos liens et de nos fards,
parce que dans ton sang et ton sein pur
gît la rénovation des vieilles sèves,
moi, sur ma foi de prince, je te jure
que nul autre que moi, ô fleur de Rhône,
n'aura l'heur, le bonheur de te cueillir
et comme fleur d'amour et comme épouse!»
—«Mais quand? bientôt?» demanda-t-elle.
Guilhem répondit:—«Ma belle petite,
je te dirai cela ces jours-ci... Entends-tu
souffler le mistral? C'est la musique
majestueuse qui annonce nos noces!
C'est l'air du Rhône, le ciel, les frondaisons
qui de concert nous chantent le prélude!»
Le vent, de plus en plus, le vent de ses rafales
s'aheurtait en effet contre la flotte;
et la montée, de plus en plus pénible,
faisait tirer les chevaux. Leurs crinières,
ébouriffées en furieuses touffes,
s'échevelaient comme de grands panaches.
Et le soleil, se retirant dans l'embrasure
de ses rayons mourants, à l'horizon
disparaissait déjà, quand le Caburle
avec toutes ses barques et tout son monde
en rive d'Avignon jeta l'amarre.

C

—«Au ponton! au ponton! le Caburle à l'empire!
les Condrillots! et fais tirer la maille!»
au-devant d'eux vont criant les enfants
qui vers le port accourent et glapissent.
Les riverains enroulent leurs cordages;
les charretiers ont dételé leurs bêtes;
et, s'engouffrant dans le Portail de l'Oule[4],
pour la couchée et le repas du soir,
ils gagnent le logis et les étables
du Mal-Uni leur hôte[5]. La bande marinière
emplit peu à peu la grande cuisine.
S'étant lavé les mains au puits, à l'essuie-mains
suspendu au loquet tour à tour ils se torchent;
et sur les bancs, le dos au mur,
ils vont s'asseoir bruyamment en rangée.
Avec les bras retroussés, les servantes,
qui au moindre pinçon crèvent de rire,
gaillardement sur les tables charrient.
Oh! Dieu de Dieu! les fricassées énormes
de sang de bœuf, les platées de gras-double,
les matelotes, charbonnées et grillades,
et les berles farcies en omelettes,
s'engloutissent aux panses spacieuses,
pendant que, circulant la dame-jeanne
de main en main, chacun, les coudes libres,
se verse à verre plein. Pour finir, on découvre
une terrinée de soupe au fromage
qu'un berger, à coup sûr,
en y plantant son bâton au milieu,
n'aurait pu franchir.—«Nous en chantons une?»
pour lors dit tout à coup le baile du halage
en tapant sur l'épaule au gros Toni.
Et le pilote, ayant mouché son verre
et fait claquer sa gorge:—«Allons, les gosses!
dit-il, et à la voix! qu'il faut de l'aide...»

CI

Dieu soit céans, la belle hôtesse!
Nous voici quelques bons lurons
Qui ne traînons pas la tristesse,
Tout en remorquant nos bateaux.

Un bon pilote à la descise
Tient le voyage gai, dispos;
Mais pour revoir la Pierre-Encise[6],
Faut tenir le fanal huilé.

Sortez les olives charnues
Et brouillez un bon saupiquet:
Si nous avons les braies de cuir,
Y a ce qu'il faut dans le gousset.

Nous avons raflé la Provence
Et raclé le Revestidou[7]
Et sommes chargés comme abeilles;
Mais les eaux fières portent tout.

Le vin de la côte du Rhône
Est une assez brave liqueur,
Pourvu qu'on ne l'arrose point
Avec l'eau sale du grand gouffre.

Pour baigner les morceaux de viande
Et pour nous faire un peu chanter,
Dans la gamelle de la soupe
Il faut en jeter une écope.