-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe
qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire
de Déjanire et d’Hercule?

-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.

-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car
cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,
continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
dans mon coeur!

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
qui s’est donnée pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur
houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
regardai là-bas s’envoler les tourterelles.

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le Pervigilium Veneris a beau
dire:

Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:
Et celui qui aima, qu’il aime encore demain,