l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,
croire, conformément au vers de Dante,
Amor ch’a null' amato amor perdona,
qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,
devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour
étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que
l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau
qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une
passe d’instinctive appréhension?
Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;
tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir
d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je
m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute
particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays
d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
un trident à la main, dans les ferrades de la Crau, et qui,
longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,
laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
sur un peuple de pâtres, de gardians, de laboureurs et de
magnanarelles. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand
préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
rêverie.
Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,
un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le
temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
reproduis telle quelle :
"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai
passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la
fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le
repos.
"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!
"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre
là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour
longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,
donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il
te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais
manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô
Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras
des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
toujours avec toi... O Frédéric!
je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"
Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune
vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait
couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.
Je me ferai la touffe de lierre,
Je t’embrasserai.