Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!

La ville d’Aix (cap de justice, comme on disait jadis), où nous
étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure
provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces
Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une
gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
laissées par le bon roi René.

Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du
cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en
joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le
comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois,
n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les magnans
ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre,
venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
formulé la maxime suivante :

"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
matins une partie de boules."

M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:

-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.

Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
Plaintes de saint Étienne, récitées en provençal (comme on le fait
encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
admirable pompe, le Noël De matin ai rescountra lou trin.

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir
des vestibules.

Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre
mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de
Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il
fut Prince d’amour aux jeux de la Fête-Dieu.

A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix,
de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: le Roi de
la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse, les Tirassons, les Diables,
le Guet, la Reine de Saba, les Chevaux-Frus en particulier,
avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’Arlésienne, de Daudet
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