C’était au café de la Place (aujourd’hui Café du Soleil): la salle
était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau
de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
l’accompagnant sur la guitare.
Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de
Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une
mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!
Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
avec une passion, une flamme, un tron de l’air, qui faisaient
tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait
fini, elle criait:
-- Vive saint Gent!
Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare
de son homme, en lui disant:
-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...
II
Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.
Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant
de frisson, qu’elle faisait frémir.