En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
peuple. Tellement qu’elle se dit:

-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!

Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là
comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.

Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à
fumer, et Mme Bordas chanta la Marseillaise. Jamais cantatrice
n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
la journal :

Elle nous vient de la Provence,
Où soufflent les vents de la mer,
Où l’on respire l’éloquence,
Tout enfant, en respirant l’air.
Tous les bras sont tendus vers elle...
Nous te saluons, ô Beauté:
Pour suivre tes pas, immortelle,
Nous quitterons notre Cité.
Tu nous mèneras aux frontières,
A ton moindre geste soumis,
Car tous les peuples sont nos frères,
Et les tyrans nos ennemis.

III

Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis
vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
popularité, leur chanta Marianne comme un petit démon. Elle aurait
chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!

Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une
paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
rouges.