-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
ce n'est pas nécessaire.

-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
Éloi, collègues, commençait à suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
bien.

Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
tombe.

Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."

Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
rappeler ce brave Jean dans ce livre de Mémoires. C'est lui qui
m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de Magali, air
si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
de ne plus le retrouver dans la Mireille de Gounod.

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
d'autres choses, se perdre dans l'oubli.