Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
l'air de Magali:
-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
Puisqu'en Provence te voilà!
Tu aurais pu prendre dommage
Dans le combat de Gibraltar:
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
Ton doux ramage.
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
M'a réjoui.Vous avez bonne souvenance,
Monsieur, pour ne pas m'oublier;
Vous aurez donc ma préférence,
Ici je passerai l'été,
Je répondrai à votre amour
Par mon ramage
Et je vais chanter nuit et jour
Aux alentours.-- Je te donne la jouissance,
L'avantage de mon jardin;
Au jardinier je fais défense
De te donner aucun chagrin,
Tu pourras y cacher ton nid
Dans le feuillage
Et tu te trouveras fourni
Pour tes petits.-- Je le connais à votre mine,
Monsieur, vous aimez les oiseaux;
J'inviterai la cardeline.
Pour vous chanter des airs nouveaux
La cardeline a un beau chant,
Quand elle est seule;
Elle a des airs sur le plain-chant
Qui sont charmants.Jusque vers le mois de septembre
Nous serons toujours vos voisins.
Vous aurez la joie de m'entendre
Autant le soir que le matin.
Mais lorsqu'il faudra s'envoler
Quelle tristesse!
Tout le bocage aura le deuil
Du rossignol.-- Monsieur, nous voici de partance;
Hélas! c'est là notre destin.
Lorsqu'il faut quitter la Provence,
Certes, ce n'est pas sans chagrin.
Il nous faut aller hiverner
Dedans les Indes;
Les hirondelles, elles aussi,
Partent aussi.-- Ne passez pas vers l'Amérique.
Car vous pourriez avoir du plomb
Du côté de la Martinique
On tire des coups de canon.
Depuis longtemps est assiégé
Le roi d'Espagne:
De crainte d'y être arrêtés,
Au loin passez.
Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
mérite d'avoir conservé l'air que Magali a fait connaître. Quant au
thème mis en vogue par l'aubade de Mireille, les métamorphoses de
l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
commençait comme suit:
--Marguerite, ma mie,
Marguerite, mes amours,
Ceci, sont les aubades
Qu'on va jouer pour vous.
-- Nargue de tes aubades
Comme de tes violons:
Je vais dans la mer blanche
Pour me rendre poisson.
Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
O Magali, ma tant aimée,
Mets ta tête à la fenêtre.
Écoute un peu cette aubade
De tambourins et de violons:
Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
Le vent est tombé...
Mais les étoiles pâliront
En te voyant.
C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
vue, il dit:
-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
Vierge!
(1) Nom de la Noël, en Provence.
A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
pleurions autour du lit: