Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (Lettres de mon
Moulin et Trente Ans de Paris), a raconté, à fleur de plume,
quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
quarante ans.
Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: les Prunes.
Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
l'avait pris en grâce.
Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
Prunes lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
cheveux de son doigt hautain:
-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
poète.
Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
prodigieuses de Tartarin de Tarascon était déjà un gaillard qui
voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
Je me souviens d'un soir où nous soupions au Chêne-Vert, un
plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
buvait bouillon de onze heures.
Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient: