Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
chantaient par-dessus : —
-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!
"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et
faire un plantié."
Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui
conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,
pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus
cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à
dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.
Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,
j’avais peur...
"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il
faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."
Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa
fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par
une haie de cyprès.
Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille
qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour
manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille
avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre
au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
épandait sur les lèches de pain moisi.
-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?
-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je
viens vous demander... l’hospitalité.