CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La
Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —
Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le
couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par
trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le
jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
:

-- Faut l’enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un
petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros
chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé
Saint-Michel-de-Frigolet.

C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux
heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail
pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses
biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un
désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains
contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les
joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer
des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le
vendôme, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant
que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,
retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y
entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,
mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils
avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à
cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y
soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles
noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
intrigue louche.

C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.
Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté
à crédit, un pensionnat de garçons.

C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux
plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire
et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il
avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des
pensionnaires sans un sou en bourse.