ERNEST A GUSTAVE.

Hollyn, le…

Cette lettre, cher Gustave, t'apportera au milieu des beaux pays que tu habites maintenant les parfums de notre printemps et les souvenirs de la patrie. Oui, mon ami, les cieux se sont ouverts, des milliers de fleurs sont revenues sur les prairies de Hollyn, que nos pieds foulèrent si souvent ensemble. Que ne sommes-nous encore réunis! nous traverserions ces vastes forêts, nous poursuivrions l'élan jusque dans ses retraites les plus cachées; mais, sans le blesser, nous le laisserions à sa sauvage liberté, et, charmés du silence et de la solitude, nous nous reposerions, comme nous le fîmes si souvent, de nos courses vagabondes. Ce besoin d'errer sans projet, sans dessein, t'ôtait quelque chose de ces forces trop actives, trop dévorantes. Oh! que n'es-tu encore ici! que ne calmes-tu ainsi cette agitation de ton âme qui te jette maintenant dans des dangers que je crains tant pour toi! Tu le sais, Gustave, je n'ai jamais redouté l'amour; il est désarmé pour moi, par la tranquillité de mon imagination, par une foule d'habitudes douces, de sensations peut-être monotones, mais qui par là même ont un empire continuel. Ma vie se compose d'un doux bien-être, et je ressemble à ces végétaux de l'Inde que la nature destina à garantir de l'orage, puisque l'orage ne les frappe jamais. C'est ainsi que je me crois plus fait que bien d'autres pour calmer, pour diriger un peu les mouvements trop exaltés de ton âme. Ce n'est pas ton absence seule qui me chagrine, c'est cette passion que chaque jour verra augmenter avec les charmes et surtout avec les vertus de Valérie. Oui, Gustave, elle croîtra avec ces dangereuses compagnes, elle consumera ces forces avec lesquelles tu luttes encore. Oh! crois-moi, reviens, arrache-toi à ces funestes habitudes! Ouvre ton âme à cet ami que tu m'as appris à respecter; reviens: n'a-t-il pas pour but ton bonheur et pour règle ses devoirs? Ton âme vaste et grande le frappa, il te crut propre aux plus brillants développements; et, mûri lui-même par l'expérience, appelé à cette auguste adoption par l'amitié, il voulut être ton père, et achever, dans la patrie des arts, cette éducation déjà si heureusement commencée. Mais, s'il voyait cette même âme dévastée, ces grandes facultés anéanties; s'il voyait ton bonheur s'engloutir dans un terrible naufrage, dis-moi, lui-même ne serait-il pas inconsolable? Encore une fois, reviens, change ta dévorante et délicieuse fièvre contre plus de tranquillité. Que dis-je? ta délicieuse fièvre! non, non, Gustave n'a point d'ivresse; pour lui l'amour n'a que des tourments, et ses félicités n'arrivent dans son sein que comme des poignards qui le déchirent.

Adieu, mon ami, je compte t'écrire bientôt et te parler d'Ida, qui, malgré la coquetterie que tu lui reproches et ses petites imperfections, ne laisse pas que d'être bien bonne et bien aimable.

(La réponse à cette lettre d'Ernest ne s'est point retrouvée.)

Lettre XIII.

Vienne, le…

Oh! Ernest, je suis le plus malheureux des hommes; Valérie est malade; elle peut être en danger; je ne puis t'écrire, j'ai la fièvre, je sens tous les battements de mon coeur contre la table où je suis appuyé; je ne pourrais compter les tourments que j'ai endurés depuis ce matin.

A six heures du soir.

Elle va mieux, elle est tranquille. O Valérie! Valérie! avais-je besoin de ces craintes pour savoir qu'il n'est plus de ressource pour moi, que je t'aime comme un insensé! C'en est fait: il est inutile de lutter contre cette funeste passion. O Ernest! tu ne sais pas combien je suis malheureux. Mais puis-je me plaindre? elle est mieux, elle est hors de danger. Tu ne sais pas comment elle est devenue malade; c'est une chute, mais cette chute n'eût été rien, si… Quelle agitation il m'est resté, quel supplice! ma tête est bouleversée; mais je veux absolument t'écrire; je veux que tu saches combien je suis faible et malheureux.