Lettre X.
Shoenbrunn, le…
Aujourd'hui, en montant en voiture, je suis resté seul un instant avec Valérie; elle m'a demandé avec tant d'intérêt comment je me trouvais, que j'en ai été profondément ému. — Je n'ai rien dit à mon mari de notre conversation; j'ignorais si cela ne vous embarrasserait pas: il est des choses qui échappent, et qu'on ne confierait pas; votre secret restera dans mon coeur jusqu'à ce que vous me disiez vous-même de parler. Cependant je ne puis m'empêcher de vous dire qu'à votre place je voudrais être guidé par un ami comme le comte; si vous saviez comme il est bon et sensible! — Ah! je le sais, lui dis-je, je le sais; mais je sentais en moi-même que je pouvais tromper Valérie et m'enorgueillir même de mon subterfuge, et qu'il m'était impossible de tromper le comte volontairement. — Je me suis rappelé encore, a dit Valérie, que j'ai pu vous induire en erreur hier pendant notre conversation, je vous ai dit que votre ami s'était aperçu que vous aviez du chagrin: c'est vrai, j'ai ajouté: Il croit que vous aimez; j'allais achever, et vous m'avez interrompu avec vivacité, croyant que je vous parlais de votre amour, tant le coeur se persuade facilement qu'on s'occupe de ce qui l'occupe! j'avais tout autre chose à vous dire… Mais je vois le comte qui s'avance, tranquillisez-vous, il ne sait rien.
Ernest, vit-on jamais une plus angélique bonté? Et ne pas oser lui dire tout ce qu'elle inspire! Lui faire croire, lui persuader qu'on en peut aimer une autre quand une fois on l'a connue. O mon ami, cet effort est bien grand!
Lettre XI.
Vienne, le…
Nous sommes arrivés à Vienne. Le comte m'a prié d'aller avec lui dans le monde: j'y étais décidé. Il faut bien m'éloigner, autant que je le pourrai, de Valérie; elle est résolue à ne point faire de connaissance ici, à rester chez elle et à ne voir qu'une jeune femme avec qui elle a passé quelque temps à Stockholm.
Le comte m'a regardé hier de manière à m'embarrasser beaucoup; il m'a reproché doucement d'avoir de l'inégalité dans le caractère, d'être singulier: j'ai rougi. — Votre père, mon cher Gustave, avait le même besoin d'être seul; sa santé délicate lui faisait redouter le grand monde; mais à votre âge, mon ami, il faut apprendre à vivre avec les hommes. Et que deviendrez-vous un jour, si à vingt ans vous fuyez vos meilleurs amis? — Depuis huit jours je n'ai pas été un instant sans chercher à m'éviter moi-même; j'ai senti toute la fatigue attachée à l'envie de s'amuser. J'ai vu des bals, des dîners, des spectacles, des promenades, et j'ai dit cent fois que j'admirais la magnificence de cette ville tant vantée par les étrangers. Cependant je n'ai pas obtenu un seul moment de plaisir. La solitude des fêtes est si aride; celle de la nature nous aide toujours à tirer quelque chose de satisfaisant de notre âme; celle du monde nous fait voir une foule d'objets qui nous empêchent d'être à nous et ne nous donnent rien.
Si je pouvais observer, former mon jugement, m'amuser des ridicules! mais je sens trop vivement pour que cela me soit possible. Si j'osais m'occuper de l'objet que je fuis, je ne me trouverais plus seul au milieu de ces rassemblements; je parlerais à Valérie absente, et n'écouterais personne; mais je ne puis me permettre ce dangereux plaisir, et je travaille sans cesse à en éloigner la pensée.
Lettre XII.