Nous voilà depuis un mois à Venise, cher Ernest. J'ai été très-occupé avec le comte, et c'est ainsi qu'il m'a fallu passer tant de temps sans t'écrire; et puis, je suis si mécontent de moi-même, que cela me décourage souvent. Je sens qu'il m'est aussi impossible de te tromper que de guérir de cette cruelle maladie qui trouble et ma conscience et ma raison… J'étais honteux de te parler de moi; vingt fois j'ai voulu me jeter aux pieds du comte, lui tout avouer, le quitter après; c'est bien là mon devoir, je le sens clairement, tout m'avertit que je devrais suivre cette voix intérieure qui ne nous trompe pas, et qui me crie sans cesse: — Pars, retourne sur tes pas, il te reste encore une autre amitié et deux patries à retrouver, dont l'une est dans le coeur d'Ernest où tu comptas tes premiers jours de bonheur. Tu déposeras dans ce coeur noble et grand l'image de Valérie, que tu n'oses garder dans le tien; tu l'y retrouveras, non telle que ta coupable imagination te la peint, mais comme l'amie qui doit travailler au bonheur du comte. Et, malgré tout cela, je ne pars pas, et lâchement je cherche à m'abuser, et je crois encore que je pourrai guérir. Il y a quelques jours que j'étais décidé à prier le comte de me faire aller à l'ambassade à Florence pour y passer un an. J'avais trouvé une raison plausible pour cela; je me disais: Du moins, je serai sous le même ciel que Valérie. Mais je la revis, elle me parla d'un voyage que le comte lui ferait faire dans huit mois, et je résolus de ne partir que deux mois avant elle, pour me déshabituer ainsi peu à peu de sa présence, espérant la revoir à son passage à Florence.

Ernest, plus que jamais j'ai besoin de ton indulgence. Je relis tes lettres, j'entends ta voix me rappeler à la vertu, et je suis le plus faible des hommes.

Lettre XVIII.

Venise, le…

T'écrire, te dire tout, c'est revivre dans chaque instant de la nouvelle existence qu'elle m'a créée. Garde bien mes lettres, Ernest, je t'en conjure; un jour peut-être, au bord de nos solitaires étangs ou sur nos froids rochers, nous les relirons, si toutefois ton ami se sauve du naufrage qui le menace, si l'amour ne le consume, comme le soleil dévore ici la plante qui brilla un matin. Hier encore une chose assez simple en elle-même me montra sa confiance. Tout fortifie sa naissante amitié, tout alimente ma dévorante passion: elle met entre nous deux son innocence, et l'univers reste pour elle comme il est, tandis que tout est changé pour moi.

Depuis longtemps l'ambassadeur d'Espagne lui avait promis un bal; cette réunion devait être des plus brillantes, par la quantité d'étrangers qui sont à Venise, car les nobles vénitiens ne peuvent fréquenter les maisons des ambassadeurs. Valérie s'en faisait une fête. A huit heures du soir, j'entrai chez elle pour lui remettre une lettre; je la trouvai occupée de sa toilette. Sa coiffure était charmante; sa robe simple, élégante, lui allait à ravir. — Dites-moi sans compliment comment vous me trouvez, me demanda Valérie: je sais que je ne suis pas jolie, je voudrais seulement ne pas être trop mal; il y aura tant de femmes agréables! — Ah! ne craignez rien, lui dis-je, vous serez toujours la seule dont on n'osera compter les charmes, et qui ferez toujours sentir en vous une puissance supérieure au charme même. — Je ne sais pas, dit-elle en riant, pourquoi vous voulez faire de moi une personne redoutable, tandis que je me borne à ne pas vouloir faire peur. Oui, continua-t-elle, je suis d'une pâleur qui m'effraye moi-même, moi qui me vois tous les jours, et je veux absolument mettre du rouge. Il faut que vous me rendiez un service, Linar. Mon mari, par une idée singulière, ne veut pas que je mette du rouge; je n'en ai point; mais ce soir, au bal, paraître avec un air de souffrance au milieu d'une fête, je ne le puis pas; je suis décidée à en mettre une teinte légère. Je partirai la première, je danserai; il ne verra rien. Faites-moi le plaisir d'aller chez la marquise de Rici, sa campagne est à deux pas d'ici; vous lui demanderez du rouge. Mon cher Linar, dépêchez-vous, vous me ferez un grand plaisir; passez par le jardin, afin qu'on ne vous voie pas sortir. — En disant ces mots, elle me poussa légèrement par la porte. Je courus chez la marquise; je revins au bout de quelques minutes: Valérie m'attendait avec l'impatience d'un enfant, une légère émotion colorait son teint; elle s'approcha du miroir, mit un peu de rouge; puis elle s'arrêta pour réfléchir: il me semblait que j'entendais ce qu'elle se disait. Ensuite elle me regarda: — C'est ridicule, dit-elle, je tremble comme si je faisais une mauvaise action… c'est que j'ai promis… cependant le mal n'est pas bien grand. Oh! combien il doit être affreux de faire quelque chose de vraiment répréhensible! — En disant cela, elle s'approcha de moi: — Vous pâlissez, me dit-elle, — Elle prit ma main: — Qu'avez-vous, Linar? Vous êtes très-pâle. — Effectivement, je me sentais défaillir; ces mots: — Combien il est affreux de faire quelque chose de vraiment répréhensible! — étaient entrés dans ma conscience comme un coup de poignard. Cette crainte de Valérie pour une faute aussi légère me fit faire un retour affreux sur ma passion criminelle et mon ingratitude envers le comte. Valérie avait pris de l'eau de Cologne; elle voulait m'en faire respirer. Je remarquai que d'une main elle tenait le flacon, tandis que de l'autre elle ôtait son rouge, en passant ses jolis doigts sur ses joues. Nous sortîmes un instant après, et elle monta en voiture. J'allai rêver au bord de la Brenta; la nuit me surprit, elle était calme et sombre; je suivais le rivage, désert à cette heure-là, et je n'entendais dans l'éloignement que le chant de quelques mariniers qui s'en allaient vers Fusine pour regagner les lagunes. Quelques vers luisants étincelaient sur les haies de buis comme des diamants. Je me trouvai insensiblement auprès de la superbe Villa-Pisani, louée par l'ambassadeur d'Espagne, et j'entendis la musique du bal. Je m'approchai; on dansait dans un pavillon dont les grandes portes vitrées donnaient sur le jardin. Plusieurs personnes regardaient, placées en dehors près de ces portes. Je gagnai une fenêtre, et je montai sur un grand vase de fleurs. Je me trouvai au niveau de la salle. L'obscurité de la nuit et l'éclat des bougies me permettaient de chercher Valérie sans être remarqué. Je la reconnus bientôt; elle parlait à un Anglais qui venait souvent chez le comte. Elle avait l'air abattu; elle tourna ses yeux du côté de la fenêtre, et mon coeur battit: je me retirai, comme si elle avait pu me voir. Un instant après, je la vis environnée de plusieurs personnes qui lui demandaient quelque chose; elle paraissait refuser et mêlait à son refus son charmant sourire, comme pour se le faire pardonner. Elle montrait avec la main autour d'elle, et je me disais: — Elle se défend de danser la danse du châle; elle dit qu'il y a trop de monde; bien, Valérie, bien! Ah! ne leur montrez pas cette charmante danse; qu'elle ne soit que pour ceux qui n'y verront que votre âme, ou plutôt qu'elle ne soit jamais vue que par moi, qu'elle entraîne à vos pieds avec cette volupté qui exalte l'amour et intimide les sens.

On continuait à presser Valérie, qui se défendait toujours et montrait sa tête, apparemment pour dire qu'elle y avait mal. Enfin, la foule s'écoula; on alla souper: Valérie resta; il n'y eut plus qu'une vingtaine de personnes dans la salle. Alors je vis le comte, avec une femme couverte de diamants et de rouge, s'avancer vers Valérie; je le vis la presser, la supplier de danser: les hommes se mirent à ses genoux, les femmes l'entouraient; je la vis céder; moi-même, enfin, entraîné par le mouvement général, je m'étais mêlé aux autres pour la prier, comme si elle avait pu m'entendre, et, quand elle céda aux instances, je sentis un mouvement de colère. On ferma les portes pour que personne n'entrât plus dans la salle: lord Méry prit un violon; Valérie demanda son châle d'une mousseline bleu-foncé; elle écarta ses cheveux de dessus son front; elle mit son châle sur sa tête; il descendit le long de ses tempes, de ses épaules; son front se dessina à la manière antique, ses cheveux disparurent, ses paupières se baissèrent, son sourire habituel s'effaça peu à peu, sa tête s'inclina, son châle tomba mollement sur ses bras croisés sur sa poitrine, et ce vêtement bleu, cette figure douce et pure semblaient avoir été dessinés par le Corrège pour exprimer la tranquille résignation; et, quand ses yeux se relevèrent, que ses lèvres essayèrent un sourire, on eût dit voir, comme Shakspeare la peignit, la Patience souriant à la Douleur auprès d'un monument.

Ces attitudes différentes, qui peignent tantôt des situations terribles et tantôt des situations attendrissantes, sont un langage éloquent puisé dans les mouvements de l'âme et des passions. Quand elles sont représentées par des formes pures et antiques, que des physionomies expressives en relèvent le pouvoir, leur effet est inexprimable. Milady Hamilton, douée de ces avantages précieux, donna la première une idée de ce genre de danse vraiment dramatique, si l'on peut dire ainsi. Le châle, qui est en même temps si antique, si propre à être dessiné de tant de manières différentes, drape, voile, cache tour à tour la figure, et se prête aux plus séduisantes expressions. Mais c'est Valérie qu'il faut voir: c'est elle qui, à la fois décente, timide, noble, profondément sensible, trouble, entraîne, émeut, arrache des larmes, et fait palpiter le coeur comme il palpite quand il est dominé par un grand ascendant; c'est elle qui possède cette grâce charmante qui ne peut s'apprendre, mais que la nature a révélée en secret à quelques êtres supérieurs. Elle n'est pas le résultat des leçons de l'art; elle a été apportée du ciel avec les vertus: c'est elle qui était dans la pensée de l'artiste qui nous donna la Vénus pudique et dans le pinceau de Raphaël… Elle vit surtout avec Valérie; la décence et la pudeur sont ses compagnes; elle trahit l'âme en cherchant à voiler les beautés du corps.

Ceux qui n'ont vu que ce mécanisme difficile et étonnant, à la vérité, cette grâce de convenance qui appartient plus ou moins à un peuple ou à une nation, ceux-là, dis-je, n'ont pas l'idée de la danse de Valérie.

Tantôt, comme Niobé, elle arrachait un cri étouffé à mon âme déchirée par sa douleur; tantôt elle fuyait comme Galatée, et tout mon être semblait entraîné sur ses pas légers. Non, je ne puis te rendre tout mon égarement, lorsque, dans cette magique danse, un moment avant qu'elle finît, elle fit le tour de la salle en fuyant ou en volant plutôt sur le parquet, regardant en arrière, moitié effrayée, moitié timide, comme si elle était poursuivie par l'Amour. J'ouvris les bras, je l'appelai; je criais d'une voix étouffée: — Valérie! ah! viens, viens, par pitié! c'est ici que tu dois te réfugier; c'est sur le sein de celui qui meurt pour toi que tu dois te reposer. — Et je fermais les bras avec un mouvement passionné, et la douleur que je me faisais à moi-même m'éveilla, et pourtant je n'avais embrassé que le vide! Que dis-je? le vide; non, non: tandis que mes yeux dévoraient l'image de Valérie, il y avait dans cette illusion, il y avait de la félicité.