La danse finit: Valérie, épuisée de fatigue, poursuivie d'acclamations, vint se jeter sur la croisée où j'étais. Elle voulut l'ouvrir en la poussant en dehors; je l'arrêtai de toutes mes forces, tremblant qu'elle ne prît l'air. Elle s'assit, appuya sa tête contre les carreaux: jamais je n'avais été si près d'elle; une simple glace nous séparait. J'appuyais mes lèvres sur son bras; il me semblait que je respirais des torrents de feu: et toi, Valérie, tu ne sentais rien, rien; tu ne sentiras jamais rien pour moi!
Lettre XIX.
Venise, le…
Il n'y a que huit jours que je t'ai écrit, et combien de choses j'ai à te dire! Combien le coeur fait vivre quand on rapporte tout à un sentiment dominateur! Il faut que je te parle d'un petit bal que j'ai donné à Valérie. Sa fête approchait; j'ai demandé au comte la permission de la célébrer avec lui. Nous sommes convenus qu'il s'emparerait de la matinée pour donner à la comtesse un déjeuner à Sala (campagne à quatre lieues de Venise), où il réunirait plusieurs femmes de sa connaissance. On devait danser après le déjeuner et se promener ensuite dans les beaux jardins du parc, que Valérie aime passionnément.
Je ne pouvais trouver un lieu plus enchanteur pour seconder mes projets. Ainsi je demandai la permission d'arranger une des salles pour le soir; ce qu'on m'a accordé. J'avais eu un plaisir extrême à m'occuper de ce qui devait l'amuser; je me disais que ce bonheur-là était innocent, et je m'y livrais; j'étais plus tranquille depuis que je ne songeais qu'à courir, à acheter des fleurs, à orner et arranger la salle comme je voulais qu'elle le fût.
Hier donc nous partîmes d'assez bon matin pour arriver à Sala avant la chaleur. Valérie comptait seulement y déjeuner et revenir le soir à Venise. Il y eut une course de chevaux donnée par mylord E., qui vient souvent chez le comte, et que Valérie intéresse beaucoup, sans qu'elle-même s'en aperçoive. On déjeuna dans des bosquets impénétrables aux rayons du soleil. La matinée se prolongea: on voulut danser; mais les femmes, prévenues qu'il y aurait un bal le soir, préférèrent la promenade, et Valérie bouda un peu. Cela nous mena assez tard. La marquise de Rici, instruite de nos projets, proposa à la comtesse de ne pas coucher à Venise, mais de passer chez elle le reste de la journée et la nuit: on partit fort gaiement.
Nous arrivâmes les derniers chez la marquise. Les femmes avaient eu soin d'apporter d'autres robes, et elles parurent toutes très-élégamment vêtues. Valérie éprouvait un moment d'embarras; sa robe était chiffonnée; elle avait couru dans les bosquets, et, quoiqu'elle me parût mille fois plus jolie, je la voyais promener des regards inquiets sur sa personne. Une de ses manches s'était un peu déchirée, elle y mit une épingle; son chapeau parut lui peser, elle l'ôta, le remit: je voyais tout cela du coin de l'oeil. La marquise la laissa un instant s'agiter; puis elle l'appela, et Valérie trouva une robe des plus élégantes; elle arrivait de Paris: c'était une galanterie du comte. Son coiffeur se trouva là aussi: on posa sur ses cheveux une guirlande de mauves bleues, dont la couleur allait à merveille avec le blond de ses cheveux. Elle mit un bracelet enrichi de diamants, avec le portrait de sa mère, que le comte lui avait donné. On m'appela pour me montrer tout cela, et je me disais en voyant la comtesse passer d'une glace à l'autre et monter sur une chaise pour voir le bas de sa robe: — Elle a bien un peu plus de vanité que je ne croyais; — mais je faisais grâce à cette légère imperfection en faveur du plaisir qu'elle lui donnait. Elle était surtout enchantée de l'étonnement qu'elle allait causer, puisqu'elle s'était récriée sur le désordre de sa toilette… Au moment où elle allait jouir de son triomphe, Marie, qui l'habillait, toussa; le sang se porta à sa tête; elle faisait des efforts pour se débarrasser de quelque chose qui la tourmentait à la gorge… Valérie, tout effrayée, lui demanda ce qu'elle avait; Marie lui dit qu'elle sentait une épingle qu'elle avait eu l'imprudence de mettre dans sa bouche, mais qu'elle espérait que ce ne serait rien. La comtesse pâlit et l'embrassa pour lui cacher sa frayeur. Je courus chercher un chirurgien; mais Valérie, tremblant qu'il ne tardât trop à venir, et n'ayant point de voiture, avait jeté sa guirlande, remis son chapeau, pris un fichu; elle entraînait Marie, tout en courant, et se trouva sur mes pas quand je frappai à la porte du chirurgien, qui demeurait près de Dole, petit bourg.
Qu'elle me parut irrésistible, Ernest! Ses traits exprimaient une inquiétude si touchante; son âme entière était sur son charmant visage. Ce n'était plus cette Valérie enchantée de sa parure et attendant avec impatience un petit triomphe; c'était la sensible Valérie, avec toute sa bonté, toute son imagination, portant le plus tendre intérêt, et toutes les craintes d'une âme susceptible de vives émotions, sur l'objet qu'elle aimait, et qu'elle aurait aimé sans le connaître dans ce moment-là, puisqu'il était en danger. Heureusement Marie ne souffrait pas beaucoup, et on parvint à retirer l'épingle. La comtesse leva vers le ciel ses beaux yeux remplis de larmes et le remercia avec la plus vive reconnaissance. Après avoir bien fait promettre à Marie qu'elle ne ferait plus la même imprudence, nous regagnâmes la campagne de la marquise; elle-même venait à notre rencontre.
Quand nous arrivâmes, tous les yeux se portèrent sur nous; les femmes chuchotaient: les unes plaignaient Valérie d'avoir si chaud; les autres s'attendrissaient sur cette charmante robe, que les ronces avaient abîmée, et qui méritait plus d'égards. Valérie commençait à s'embarrasser: sa jeunesse et sa timidité l'empêchaient de prendre le ton qui lui convenait: elle paraissait attendre que le comte parlât pour la tirer de cette situation gênante; mais (ô étrange empire de la multitude sur les âmes les plus nobles et les plus belles!) le comte lui-même garda le silence. J'allais parler, il me regarda froidement: un instinct secret m'avertit que je nuirais à la comtesse, et je me tus.
La marquise rentra. Alors le comte se leva et s'approcha d'une fenêtre; Valérie s'avança vers lui. J'entendis qu'il lui disait: — Ma chère amie, vous auriez dû m'appeler; vous êtes si vive! tout le monde vous a attendue pour le dîner. — Je la vis chercher à se justifier. Je tremblais que son mari ne lui dît quelque chose de désagréable, car il ne pouvait savoir que ce que les autres lui avaient peut-être mal rendu. Je vis à côté de moi un jeune enfant de la maison: — Mon ami, lui dis-je, allez vite souhaiter la bonne fête à madame la comtesse de M…, cette jolie dame qui est là, et vous aurez du bonbon. — Est-ce sa fête aujourd'hui? — Oui, oui, allez. — Il partit, et, avec sa grâce enfantine, il fit son petit compliment à Valérie, qui, déjà émue, le souleva, l'embrassa. Ce moyen me réussit. Comment le comte, rappelé à l'idée de la fête de Valérie, aurait-il voulu lui faire de la peine ce jour-là? Je le vis prenant la main de sa femme; je n'entendis pas ce qu'il lui disait, mais elle sourit d'un air attendri.