Elle passa dans une pièce attenante, pour arranger ses cheveux, qui tombaient; je restai à la porte sans oser la suivre. L'enfant alla auprès d'elle, et lui dit: — Me donnerez-vous aussi du bonbon, comme ce monsieur, pour vous avoir souhaité la bonne fête? — Quel monsieur, mon petit ami? — Mais celui qui est là; regardez. — Elle m'entrevit, parut me deviner, et ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec reconnaissance; elle embrassa encore une fois l'enfant, et lui dit: — Oui, je vous donnerai aussi du bonbon; mais allez embrasser ce bon monsieur. — Avec quel ravissement je reçus dans mes bras cet enfant chéri! comme je posai mes lèvres à la place où Valérie avait posé les siennes! Mais comment te rendre, Ernest, ce que j'éprouvai en trouvant une larme sur la joue de l'enfant, en la sentant se mêler à tout mon être! Il me sembla aussi repasser toute ma destinée; cette larme me paraissait la contenir tout entière. Oui, Valérie, tu ne peux m'envoyer, me donner que des larmes; mais c'est dans ces témoignages de ta pitié que se retrancheront désormais mes plus douces jouissances.
Je laisse là ma lettre; je suis trop affecté pour continuer.
Lettre XX.
Venise, le…
J'ai à te raconter encore, mon cher Ernest, tous les détails de la petite fête que je donnai à la comtesse; il m'en est resté un souvenir qui ne s'effacera jamais. Je t'ai laissé avec toutes les émotions que m'avait données le petit messager de Valérie. Vers les neuf heures du soir, après qu'on eut quitté la table et qu'elle eut pris un peu de repos, on proposa une promenade, on prit des flambeaux, et toutes les voitures partirent. Rien n'était joli comme cette suite d'équipages et ces flambeaux qui jetaient une vive clarté sur la verdure des haies et sur les arbres furtivement éclairés. Valérie ne savait pas où elle allait, et sa surprise fut extrême quand on la fit descendre à Sala: elle trouva les jardins éclairés, une musique délicieuse la reçut. Je me trouvai à l'entrée du jardin, car je l'avais devancée, et je lui présentai la main pour la conduire à la salle du bal. — Qu'est-ce donc que tout cela? me dit-elle. — C'est Valérie qu'on voudrait fêter; mais qui peut réussir à exprimer tout ce qu'elle inspire? et quelle langue lui dirait tout ce qu'on sent pour elle?… — La comtesse regardait autour d'elle avec ravissement.
Nous arrivâmes à la salle; elle était spacieuse, et tout le monde fut charmé de voir remplacer ces jardins éblouissants de lampions par un clair de lune, d'après Voléro. La musique se tut; les portes se fermèrent; il s'était fait un silence involontaire de toutes parts, et Valérie l'interrompit: — Ah! s'écria-t-elle d'une voix attendrie, c'est Dronnigor. — Je vis avec délices que mon idée avait réussi. Un décorateur habile m'avait parfaitement compris; des vues gravées de la campagne où Valérie avait passé son enfance et les conseils du comte nous avaient aidés à exécuter mon plan; on avait peint ce lac, cette barque où elle conduisait ses soeurs, ces pins avec leurs formes pyramidales où se balançaient de jeunes écureuils, ces sorbiers, amis de la jeune Valérie, et cette heureuse maison, à moitié cachée par les arbres, où elle avait passé ses premiers jours de bonheur. Tout cela était éclairé par la lune, qui versait sa tranquille clarté et de longs jets de lumière sur de jeunes bouleaux, sur les joncs du lac, qui paraissaient frémir et murmurer, et sur d'aromatiques calamus. Tu ne conçois pas avec quelle perfection Voléro a imité les clairs de lune; on la voyait lutter avec les mystères de la nuit; on entendait aussi dans le lointain les airs de nos pâtres; j'avais fait imiter leurs chalumeaux, et ces sons errants, qui tantôt s'affaiblissaient et tantôt devenaient plus forts, avaient quelque chose de vague, de tendre et de mélancolique.
Il y avait le long de la salle des bancs de gazon et de larges bandes de fleurs: toutes ces fleurs étaient blanches; il m'avait semblé que cette couleur virginale peignait celle à qui elles étaient venues se donner; le jasmin d'Espagne, les roses blanches, des oeillets, des lis purs comme Valérie s'élevaient partout dans des caisses cachées sous le parquet gazonné, et son chiffre et celui du comte, simplement enlacés, étaient suspendus à un pin naturel, planté près de l'endroit du lac où Valérie avait dit pour la première fois au comte qu'elle consentait à devenir sa femme. Dis, Ernest, dis, après cela, si je ne sais pas l'aimer avec cette résignation qui seule excuse peut-être un peu ce funeste amour!
Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva; une gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas, elle imitait parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze une chambre très-simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs rouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume était celui des paysannes de notre pays; des corsets d'un drap bleu foncé, un fichu d'une toile fine et blanche qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses bras étaient plus délicats; les autres semblaient être faites pour l'entourer. Elle filait aussi; mais elle était placée de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses grâces, il l'aima tendrement.
Mais revenons à ce miroir magique, qui ramenait Valérie au passé. De jeunes filles, élevées dans le conservatoire des Mendicanti, formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises: elles chantaient mieux qu'elles; et, au lieu de leurs romances, nous entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les voix ravissantes des filles des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.
Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. Valérie resta avec son mari; tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa femme, en me tendant la main, s'écria: — Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée ni la salle des souvenirs. — Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis: — Quoi! madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous désirons surtout vous voir contente? — Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes soeurs, à ce jour heureux qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup, dit-elle. — Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixément attachés sur cette main qui, deux ans auparavant, était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, et qui faisait battre mon coeur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y fixaient avec stupeur. — Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais dans le même pays, dans la même province; mon nom, mon âge, ma fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de deviner cet immense bonheur? — Mon coeur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes pensées, tombaient sur sa main. — Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente. — Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai la retenir. Je voulais lui dire… que sais-je? Mais je sentis cet anneau, mon supplice et mon juge: je sentis ma langue se glacer. Je quittai la main de Valérie, et je soupirais profondément. — Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée vous a ramené en Suède. — Oui, dis-je en respirant péniblement. — Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous distraire d'elle? — Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour. — Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété le premier son de sa voix. — Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité qu'elle n'aurait pu feindre. — Oh! non, non, m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me le pardonnerait pas. — Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains pas, et cela me console de ne pas être belle. — Je m'étais remis de mon trouble. — Croyez-vous, madame, que ce soit la beauté seule qui soit si dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement, qu'il ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette magie par excellence, renouvelle tous les enchantements. Qui plus que vous, dis-je, entraîné par le charme de son regard, de son maintien, a cette grâce? O Valérie (je pris sa main)! Valérie! dis-je avec un accent passionné. — Son extrême innocence pouvait seule lui cacher ce que j'éprouvais. Cependant je tremblais de lui avoir déplu, et, comme on jouait dans cet instant une valse très-animée, je la priai, avec la vivacité qu'inspirait la musique, de danser avec moi, et, sans lui laisser le temps de réfléchir, je l'entraînai. Je dansais avec une espèce de délire, oubliant le monde entier, sentant avec ivresse Valérie presque dans mes bras, et détestant pourtant ma frénésie. J'avais absolument perdu la tête, et la voix seule de ce que j'aimais pouvait me rappeler à moi. Elle souffrait de la rapidité de la valse et me le reprochait. Je la posai sur un fauteuil; je la conjurai de me pardonner. Elle était pâle; je tremblais d'effroi: j'avais l'air si égaré, que Valérie en fut frappée. Elle me dit avec bonté: — Cela va mieux, mais une autre fois vous serez plus prudent: vous m'avez bien effrayée; vous ne m'écoutiez pas du tout. O Gustave! me dit-elle, avec un accent très-significatif, que vous êtes changé! — Je ne répondis rien. — Promettez-moi, dit-elle encore, de chercher à recouvrer votre raison: promettez-le-moi, dit-elle d'une voix attendrie, aujourd'hui, dans ce jour où vous m'avez montré tant d'intérêt. — Elle se leva, voyant qu'on se rapprochait de nous: je lui tendis la main, comme pour l'aider à marcher, et, en serrant avec respect et attendrissement cette main, je lui dis: — Je serai digne de votre intérêt, ou je mourrai. — Je m'enfonçai dans les jardins, où je marchai longtemps en proie à mille tourments que me créaient les remords dont j'étais déchiré.