Lettre XXI.
Venise, le…
Je ne t'ai point encore parlé de cette singulière ville, qui s'élève au sein de la mer et commande aux vagues de venir se briser contre ses digues, d'obéir à ses lois, de lui apporter les richesses de l'Europe et de l'Asie, de la servir en lui amenant chaque jour les productions dont elle a besoin et sans lesquelles elle périrait au milieu de son faste et de son superbe orgueil. La place qu'occupe cette cité, d'abord couverte de pauvres pêcheurs, voyait leurs nacelles raser timidement ces eaux où voguent maintenant les galères du sénat. Peu à peu le commerce s'empara de ce passage qui liait si facilement l'Orient à l'Europe, et Venise devint la chaîne qui unit les moeurs d'une autre partie du monde à celles de l'Italie. De là ces couleurs si variées, ce mélange de cultes, de costumes, de langages, qui donnent une physionomie si particulière à cette ville et fondent les teintes locales avec le singulier assemblage de vingt peuples différents. Peu à peu aussi s'éleva ce gouvernement sage et doux pour la classe obscure et paisible de la république, implacable et cruel pour le noble qui aurait voulu le braver ou le compromettre, semblable à ce Tarquin dont le fer frappait chacune de ces fleurs qui osait s'élever au-dessus de leurs compagnes. Il fallait, à Venise, que chaque tête altière pliât ou tombât, si elle ne se courbait pas sous le fer d'un gouvernement appuyé sur dix siècles de puissance et enveloppé du lugubre appareil de l'inquisition et des supplices.
Aussi rien n'effraye l'imagination comme ce tribunal; tout vous épouvante: ces gouffres sans cesse ouverts aux dénonciations; ces prisons affreuses où, courbé sous des voûtes de plomb que le soleil embrase, le coupable expire lentement; le silence habitant ces vastes corridors où l'on craint jusqu'à l'écho, qui redirait un accent imprudent. Et cependant, autour de cette enceinte, qu'habite l'épouvante et que frappe si souvent le deuil, le peuple, comme un essaim d'abeilles, bourdonne le jour et s'endort sur les marches de ces palais où vivent ses souverains, et, à l'ombre du despotisme, jouit d'une grande liberté et même d'une coupable indulgence pour ses crimes. Heureux de paresse et d'insouciance, le Vénitien vit de son soleil et de ses coquillages, se baigne dans ses canaux, suit ses processions, chante ses amours sous un ciel calme et propice, et regarde son carnaval comme une des merveilles du monde.
Les arts ont embelli la magnificence des monuments; le génie du Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret ont illustré Venise: le Palladio a donné une immortelle splendeur aux palais des Cornaro, des Pisani, et le goût et l'imagination ont revêtu de beautés ce qui serait mort sans eux.
Venise est le séjour de la mollesse et de l'oisiveté. On est couché dans des gondoles qui glissent sur les vagues enchaînées; on est couché dans ces loges où arrivent les sons enchanteurs des plus belles voix de l'Italie. On dort une partie de la journée; on est, la nuit, ou à l'Opéra ou dans ce qu'on appelle ici des casins. La place de Saint-Marc est la capitale de Venise, le salon de la bonne compagnie, la nuit, et le lieu du rassemblement du peuple, le jour. Là, des spectacles se succèdent; les cafés s'ouvrent et se referment sans cesse; les boutiques étalent leur luxe; l'Arménien fume silencieusement son cigare; tandis que, voilée et d'un pas léger, la femme du noble Vénitien, cachant à moitié sa beauté et la montrant cependant avec art, traverse cette place, qui lui sert de promenade le matin, et le soir la voit, resplendissante de diamants, parcourir les cafés, visiter les théâtres et se réfugier ensuite dans son casin pour y attendre le soleil. Ajoute à tout cela, Ernest, le tumulte du quai qui avoisine Saint-Marc, ces groupes de Dalmates et d'Esclavons, ces barques qui jettent sur la rive tous les fruits des îles, ces édifices où domine la majesté, ces colonnes où vivent ces chevaux, fiers de leur audace et de leur antique beauté. Vois le ciel de l'Italie fondre ses teintes douces avec le noir antique des monuments; entends le son des cloches se mêler aux chants des barcarolles; regarde tout ce monde: en un clin d'oeil, tous les genoux sont ployés, toutes les têtes se baissent religieusement; c'est une procession qui passe. Observe ce lointain magique; ce sont les Alpes du Tyrol qui forment ce rideau que dore le soleil. Quelle superbe ceinture embrasse mollement Venise! C'est l'Adriatique; mais ses vagues resserrées n'en sont pas moins filles de la mer, et, si elles se jouent autour de ces belles îles, d'où se détachent de sombres cyprès, elles grondent aussi, elles se courroucent et menacent de submerger ces délicieuses retraites.
Je me promène souvent, Ernest, sur ces quais; je me perds dans la foule de ce peuple; je m'élance au-delà de cette mer; mais je ne me fuis pas moi-même. Je voulais cependant ne pas te parler de moi aujourd'hui. Je cherche à m'étourdir, et je te peins tout ce qui m'environne pour ne pas te parler d'une passion que je ne puis dompter.
Adieu, Ernest; je sens que je te parlerais de Valérie.
Lettre XXII.
Venise, le…