Non, Ernest, non, jamais je ne m'habituerai au monde; le peu que j'en ai vu ici m'inspire déjà le même éloignement, le même dégoût qui me poursuit toujours dès que je suis obligé de vivre dans la grande société. Tu as beau vouloir que je cherche par ce moyen à oublier Valérie ou à m'en occuper plus faiblement; y parviendrai-je jamais? et faut-il encore altérer mon caractère, l'aigrir? dois-je tâcher de recouvrer la tranquillité aux dépens des principes les plus consolants? Tu le sais, mon ami, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois en général estimables, et, si cela n'était pas, la société depuis longtemps ne serait-elle pas détruite? L'ordre subsiste dans l'univers; la vertu est donc la plus forte. Mais le grand monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la richesse séparent tant du reste de l'humanité, le grand monde me paraît une arène hérissée de lances, où, à chaque pas, on craint d'être blessé; la défiance, l'égoïsme et l'amour-propre, ces ennemis nés de tout ce qui est grand et beau, veillent sans cesse à l'entrée de cette arène et y donnent des lois qui étouffent ces mouvements généreux et aimables par lesquels l'âme s'élève, devient meilleure et par conséquent plus heureuse. J'ai souvent réfléchi aux causes qui font que tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se détester les uns les autres et meurent presque toujours en calomniant la vie. Il existe peu de méchants, ceux qui ne sont pas retenus par la conscience le sont par la société; l'honneur, cette fière et délicate production de la vertu, l'honneur garde les avenues du coeur et repousse les actions viles et basses, comme l'instinct naturel repousse les actions atroces. Chacun de ces hommes séparément n'a-t-il pas presque toujours quelques qualités, quelques vertus? Qu'est-ce qui produit donc cette foule de vices qui nous blessent sans cesse? C'est que l'indifférence pour le bien est la plus dangereuse des immoralités; les grandes fautes seules épouvantent, parce qu'elles effraient la conscience. Mais on ne daigne pas seulement s'occuper des torts qui reviennent sans cesse, qui attaquent sans cesse le repos, la considération, le bonheur de ceux avec qui l'on vit, et qui troublent par là journellement la société.
Nous parlions de cela hier encore, Valérie et moi, et je lui faisais remarquer dans ces réunions brillantes, au milieu de cette foule de gens de tous les pays qui viennent ici pour s'amuser, je lui faisais remarquer cette teinte monotone de froideur et d'ennui répandue sur tous les visages. Les petites passions, lui disais-je, commencent par effacer ces traits primitifs de candeur et de bonté que nous aimons à voir dans les enfants: la vanité soumet tout à une convenance générale; il faut que tout prenne ses couleurs; la crainte du ridicule ôte à la voix ses plus aimables inflexions, inspecte jusqu'au regard, préside au langage et soumet toutes les impressions de l'âme à son despotisme. O! Valérie! lui disais-je, si vous êtes si aimable, c'est que vous avez été élevée loin de ce monde qui dénature tout; si vous êtes heureuse, c'est que vous avez cherché le bonheur là où le ciel a permis qu'il puisse être trouvé. C'est en vain qu'on le cherche ailleurs que dans la piété, dans la touchante bonté, dans les affections vives et pures, enfin dans tout ce que le grand monde appelle exaltation ou folie, et qui vous offre sans cesse les plus heureuses émotions.
Ernest, je sentais que si je l'aimais ainsi, c'était parce qu'elle était restée près de la nature; j'entendais sa voix, qui ne déguise jamais rien; je voyais ses yeux, qui s'attendrissent sur le malheur, et qui ne connaissent que les plus célestes expressions; je l'ai quittée brusquement, Ernest, je l'ai quittée, j'ai craint de me trahir.
Lettre XXIII.
Venise, le…
J'apprends que toutes mes lettres écrites depuis deux mois sont à Hambourg, chez M Martin, banquier. Le courrier expédié par le comte avait eu l'ordre de remettre ses dépêches à notre consul, à Hambourg, et de se rendre lui-même à Berlin. Malheureusement il a oublié de remettre le paquet de lettres à ton adresse.
Mais qu'aurais-tu appris? Je suis toujours le même, quelquefois repentant et toujours le plus faible des hommes. Mon fatal secret est toujours caché à Valérie; mais ma situation envers le comte est vraiment bien douloureuse. Je l'ai vu quelquefois au moment de m'interroger; il me disait qu'il me trouvait triste, que jamais je n'aurais de meilleur ami: n'était-ce pas me dire qu'il comptait sur ma confiance? Et, moi, je le fuyais, j'évitais ses regards; je lui paraissais défiant, ingrat peut-être! Ernest, combien cette idée me tourmente! Je ne puis t'en dire davantage, le comte m'attend.
Lettre XXIV.
Venise, le…
Je ne sais comment je vis, comment je puis vivre avec les violentes émotions que j'éprouve sans cesse. Etait-ce à moi d'aimer? Quelle âme ai-je donc reçue! Celles qui sont le plus sensibles, celle du comte même, qu'elle est loin de souffrir comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette même femme qui consume ma raison, mon bonheur et ma vie, et qui, sans se douter de son empire, me verra peut-être mourir sans deviner la cause de mon funeste sort. Cruelle pensée! Ah! pardonne, Valérie, ce n'est pas de toi que je me plains, c'est moi que je déteste. La faiblesse seule peut être aussi malheureuse: toujours dépendante, elle a des tourments qui n'osent aborder qu'elle; je traîne à ma suite mille inquiétudes inconnues aux autres.