Mais j'oublie que tu ne sais encore rien, non, tu ne conçois pas ce que j'ai souffert, Ernest; j'ai si peu de raison, si peu d'empire sur moi-même! Ecoute donc, mon ami, s'il m'est possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon récit: quoique Valérie ne soit qu'au septième mois de sa grossesse, on a craint qu'elle n'accouchât avant-hier. Son extrême jeunesse la rend si délicate, qu'on a toujours présumé qu'elle n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions dîné plus tard qu'à l'ordinaire, parce que Valérie ne s'était pas trouvée bien; vers la fin du repas, je l'ai vue pâlir et rougir successivement; elle m'a regardé, et m'a fait signe de me taire; mais, après quelques minutes, elle a été obligée de se lever: nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est couchée sur une ottomane; le comte, inquiet, a voulu sur-le-champ faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis entré dans une petite bibliothèque attenante, où je pouvais rester sans être vu. Là, j'entendais Valérie se plaindre en cherchant à étouffer ses plaintes; je ne sais plus ce que j'ai senti, car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de les retrouver dans tous leurs détails, tandis que le bonheur a des repos où l'âme jouit d'elle-même, note pour ainsi dire ses sensations, et les met en réserve pour l'avenir.
Il ne m'est resté que des idées confuses et douloureuses de ces cruels moments. Quand Valérie paraissait souffrir beaucoup, tout mon sang se portait à la tête, et j'en sentais battre les artères avec violence. J'étais debout, appuyé contre une porte de communication qui donnait dans la chambre de la comtesse; je l'entendais quelquefois parler tranquillement, et alors le calme revenait dans mon âme. Mais que devins-je, quand je l'entendis dire qu'elle avait perdu une soeur en couche de son premier enfant! Je frissonnai de terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je fus obligé de me traîner le long des panneaux pour m'asseoir sur une chaise.
La comtesse appela Marie et lui dit de me chercher; je sortis de la bibliothèque, j'allai à sa rencontre, et je la suivis chez Valérie. — Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle, en prenant un air presque gai; mais les traces de la souffrance qui étaient encore sur son visage ne m'échappèrent pas: j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne sera rien; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que vous prenez à vos amis. — Avec quelle bonté elle me dit cela! Mes yeux lui exprimèrent combien j'étais touché qu'elle m'eût deviné. — Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle, mais pas au salon, je ne vous entendrais pas; ici à côté vous trouverez le petit piano, cela me distraira. — Savait-elle, Ernest, qu'il fallait me distraire moi-même et me tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il y avait une romance qu'elle avait copiée elle-même; ce fut celle-là que je pris, elle m'était inconnue, je me mis à la chanter; je te noterai le dernier couplet pour que tu voies comment, par une inconcevable combinaison, cette romance me replongea dans mes tourments et dans la plus horrible anxiété; elle commence ainsi:
J'aimais une jeune bergère.
L'air et les paroles sont, je crois, de Rousseau; il n'y avait peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me semblait que Valérie recommençait à se plaindre; je continuai pourtant. J'arrivai au dernier couplet:
Après neuf mois de mariage,
Instants trop courts!
Elle allait me donner un gage
De nos amours,
Quand la parque, qui tout ravage,