Trancha ses jours.
Ma voix altérée ne put achever; une sueur froide me rendit immobile: Valérie jeta un cri; je voulus me lever, voler à elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais perdre entièrement connaissance. Je me remis cependant assez pour courir à la porte de l'appartement de la comtesse. L'accoucheur sortit dans ce moment. — Au nom du ciel! dis-je en lui prenant la main et en tremblant de toutes mes forces, dites-moi s'il y a du danger. — Il leva les épaules et me dit: — J'espère bien que non; mais elle est si délicate qu'on ne peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. — Il me semblait que l'enfer et tous ses tourments étaient dans ce mot j'espère. pourquoi ne me disait-il pas: — Non, il n'y a pas de danger. — Mais, vous-même, me dit-il, vous ne me paraissez pas bien. — Dans tout autre moment j'eusse pu être inquiet de son observation; mais j'étais si malheureux, que toute autre considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun repos; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai à la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans m'arrêter; je voulus demander un verre d'eau dans un café; je vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi; la crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mis à marcher très-vite du côté opposé; mes forces s'épuisaient entièrement. Je passais devant une église; elle était ouverte, j'y entrai pour me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme âgée qui priait devant un autel où était un Christ; à la faible clarté de quelques cierges, je voyais son visage, où était répandue une douce sérénité. Ses mains étaient jointes, ses yeux envoyaient au ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'une joie céleste. Je m'étais appuyé contre un des piliers de l'église, quand mes yeux s'arrêtèrent sur cette femme; cette vue me calma beaucoup; il me semblait que la piété et le silence qui régnaient autour de moi abattaient la tempête de mon âme agitée. La femme se leva doucement, passa devant moi, me fixa un moment avec bienveillance; puis elle regarda la place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi; ensuite elle baissa son voile et sortit. Je m'avançai vers cette place, je tombai à genoux, je voulus prier; mais l'extrême agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas d'assembler mes idées. Cependant je souffrais moins; il me semblait qu'en présence de l'Eternel, sans pouvoir même l'invoquer, mes peines étaient adoucies par cela seul que je les déposais dans son sein au milieu de cet asile, où tant de mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que répéter ces mots: Dieu de miséricorde!… pitié!… Valérie!… puis je me taisais, et je sentais des larmes qui me soulageaient. Je ne sais combien de temps je restai ainsi; quand je me levai, il me sembla que ma vie était renouvelée, je respirais librement, je me trouvais auprès d'un des plus beaux tableaux de Venise, une vierge de Solimène; plusieurs cierges l'éclairaient, des fleurs fraîches encore et nouvellement offertes à la Madone mêlaient leurs douces couleurs et leurs parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est peut-être l'amour, me disais-je, qui est venu implorer la Vierge; ce sont deux coeurs timides et purs qui brûlent de s'unir l'un à l'autre par des noeuds légitimes. Je soupirais profondément, je regardais la Madone; il me semblait qu'un regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la fois, descendait dans mon coeur; il me semblait qu'il y avait dans ce regard quelque chose de Valérie. Je me sentais calmé: elle ne souffre plus, me disais-je; bientôt elle sera remise, ses traits auront repris leur douce expression. Elle me plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra, elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tête s'exalta; je tombai à genoux. O honte! ô turpitude de mon coeur abject! le croirais-tu, Ernest? j'osais invoquer le Dieu du ciel et de la vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la terre pour qu'elle nous fît penser à lui, j'osais le prier dans ce lieu saint de me donner le coeur de Valérie. Je ne voyais qu'elle: les fleurs, leur parfum, la mélancolie du silence qui régnait autour de moi, tout achevait de jeter mon coeur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enfant de choeur; il m'avait apparemment appelé plusieurs fois, car il me secoua par le bras: — Signor, me dit-il, on va fermer l'église. — Il tenait un cierge à la main; je le regardais d'un air étonné; absorbé dans mon délire, j'avais oublié le lieu sacré où je me trouvais. Le cierge incliné de l'enfant de choeur me montra la place où j'étais à genoux; c'était un tombeau: j'y lus le nom d'Euphrosine, et ce nom paraissait être là pour citer ma conscience devant le tribunal du juge suprême. Tu le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma mère descendue aussi au tombeau et qui reçut mes serments pour la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées, lorsqu'elle les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir; il me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me levai d'un air égaré; je n'osais prier, je n'osais plus invoquer l'Eternel, et je revoyais Valérie mourante; mon imagination me la montrait pâle et luttant contre la mort. Je tordis mes mains; je cachai ma tête en embrassant un des piliers avec une angoisse inexprimable. — Oh! Signor, dit l'enfant effrayé, qu'avez-vous? — Je le regardais; il voulut s'éloigner de moi. — Ne crains rien, lui dis-je, — et ma voix altérée le rappela. — Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis pas. — Il se rapprocha de moi. — Etes-vous pauvre? dit-il; mais vous avez un bel habit. — Non, je ne suis pas pauvre; mais je suis bien malheureux. — Il me tendit sa petite main et serra la mienne. — Eh bien, dit-il, vous achèterez des cierges pour la Madone, et je prierai pour vous. — Non, pas pour moi, dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme toi. Oh! viens, lui dis-je en le serrant sur mon coeur et laissant couler mes larmes sur son visage, viens, être pur et innocent! toi, qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie pour Valérie. — Elle s'appelle Valérie? — Oui. — Et qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? — Qu'il la conserve; elle est dans les douleurs, elle est malade. — Ma mère est malade aussi, et elle est pauvre. Valérie l'est-elle aussi? — Non, mon ami; voilà ce qu'elle envoie à ta mère. — Je tirai ma bourse, où il y avait heureusement de l'or; il me regarda avec étonnement: — Oh! comme vous êtes bon! comme je prierai Dieu et la sainte Vierge tous les jours pour vous! et avant pour… Comment s'appelle-t-elle? — Valérie. — Ah! oui, pour Valérie! — Ses mains se joignirent; il tomba à genoux. Pour moi, sans oser proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais mes regards vers la tombe; mon coeur était contrit, déchiré; et il me sembla que je déposais mon repentir et ses supplices au pied de la croix sur laquelle le Carrache avait essayé d'exprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant moi ce superbe tableau, faiblement éclairé par le cierge de l'enfant.
Lettre XXV.
Venise, le…
Toutes mes inquiétudes sont finies; je ne tremble plus pour celle qui n'a été qu'un moment, il est vrai, la plus heureuse des mères, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest, j'ai vu la sensible Valérie, mille fois plus belle, plus touchante que jamais, répandre sur son fils les plus douces larmes, me le montrer éveillé, endormi, me demander si j'avais remarqué tous ses traits, pressentir qu'il aurait le sourire de son père, et ne jamais se lasser de l'admirer et de le caresser.
Hélas! quelque temps après, ces mêmes yeux ont répandu les larmes du deuil et de la douleur la plus amère: le jeune Adolphe n'a vécu que quelques instants, et sa mère le pleure tous les jours. Cependant elle est résignée; mais elle a perdu cette douce gaieté qui suivit ses premiers transports de bonheur; la plus profonde mélancolie est empreinte dans ses traits; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur. En vain le comte cherche à la distraire; ce qui la calme est justement ce qui la ramène à Adolphe. Elle a acheté un petit terrain qui appartient à des religieuses; ce terrain est à Lido, île charmante, près de Venise: c'est là que l'on a enterré le fils de Valérie. Le comte a été profondément affecté de la perte qu'il a faite; je ne l'ai pas quitté pendant son chagrin. Ma douleur si véritable, la manière dont je l'exprimais, mes soins assidus ont touché cet homme excellent. Il m'a témoigné une tendresse si vive! Je voyais qu'il me savait gré d'avoir quitté mon genre de vie solitaire. Hélas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon coeur, si douces, si chères! Je ne serai jamais compris. Toi seul, Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et pleurer sur moi.
Lettre XXVI.
Venise, le…
Explique-moi, Ernest, comment on peut n'aimer Valérie que comme on n'aimerait toute autre femme. Hier je me promenais avec le comte; nous avons rencontré une femme qui était arrêtée devant une boutique du pont de Rialto. — Voilà une bien jolie personne, me dit le comte. — Je l'ai regardée, et sa taille et ses cheveux m'ont rappelé Valérie; j'ai eu envie de dire qu'elle ressemblait à la comtesse, mais je craignais que ma voix ne me trahît. Cependant, comme il y avait beaucoup de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait pas, je le lui ai dit. — Nullement, m'a-t-il répondu, cette femme est extrêmement jolie; Valérie a de la jeunesse, de la physionomie, mais jamais on ne la remarquera. — J'éprouvais quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que d'autres que moi la trouvassent charmante, mais de penser que je l'aime avec une passion si violente, qu'elle est pour moi le modèle de tous les charmes, de toutes les séductions, et que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma vie ce que j'éprouve; je n'osais dire au comte combien je le trouvais injuste. — Au moins, lui dis-je, on ne peut refuser à la comtesse le prix des vertus et de la beauté de l'âme. — Ah! sans doute, c'est une excellente femme: ce sera une femme bien essentielle, et quand elle aura été plus dans le monde, elle sera même extrêmement aimable. —
Quoi! Valérie, tu as besoin de plus de développement pour être extrêmement aimable! Ton esprit, ta sensibilité, tes grâces enchanteresses ne t'assignent-elles pas déjà la première de ces places qu'osent te disputer des femmes légères, qui, avec quelques mines, quelques grâces factices et de froides imitations de ce charme suprême que la vraie bonté seule donne, se croient aimables! Comment peux-tu devenir meilleure, toi qui ne respires que pour le bonheur des autres; qui, renfermée dans le cercle de tes devoirs, ne comptes tes plaisirs que par tes vertus; emploies chaque moment de la vie, au lieu de la dissiper, diriges ta maison et la remplis des félicités les plus pures! Moi seul, serais-je donc destiné à te comprendre, à t'apprécier? et n'aurais-je eu cette faculté que pour devenir si malheureux! Ces tristes réflexions avaient absorbé mon attention; je marchais silencieusement à côté du comte, et je me disais: L'homme ne saura-t-il donc jamais jouir du bonheur que le ciel lui donne? Et cet homme si distingué, si bien fait pour être heureux par Valérie, ne se trouverait-il pas en effet plus à envier et plus heureux qu'un autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur soit un délire? Cette ivresse même avec laquelle l'amour le juge, ne le dégrade-t-il pas? et ne vois-je pas le comte rendre chaque jour le plus beau des hommages à Valérie, lui confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie, et avoir besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais beau me dire tout cela, je finissais toujours par penser: Ah! comme je l'aimerais mieux!