Hier, dans la sombre rêverie qui enveloppe tous mes jours et dans laquelle je ne pense qu'à Valérie et à l'impossibilité d'être jamais heureux, je suivais le tumulte de la place Saint-Marc; le jour baissait. Le vaste canal de la Judeïca était encore rougi des derniers rayons du soir, et les vagues murmuraient doucement; je les regardais fixément, arrêté sur le quai, quand tout à coup le bruit d'une robe de soie vint me tirer de ma rêverie. Elle avait passé si près de moi, que mon attention avait été éveillée. Je levai les yeux, et mon coeur battit avec violence; la femme qui avait passé près de moi, dont je ne pouvais voir les traits, mais dont je voyais encore la taille, les cheveux, je crus… je crus que c'était elle; le trouble qu'elle m'inspire toujours me retint à ma place; je n'osais la suivre, éclaircir mes doutes. Elle avait encore l'habillement du matin; le zendale, le mystérieux zendale, qui tantôt voile et tantôt cache toute la figure, la grande jupe de satin noir, le corset de satin lilas, le même que Valérie porte toujours, et que je lui avais encore vu la veille; un voile noir enveloppait sa tête et laissait échapper une boucle de cheveux cendrés, de ces cheveux qui ne peuvent être qu'à Valérie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans aucun de ses gens, traversant ce quai, à cette heure, c'est impossible; et si, comme elle le fait souvent, elle allait chercher l'indigence, Marie, sa chère Marie serait avec elle. Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement. Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour était entièrement tombé. — Qui est là? cria une voix cassée. Ah! c'est toi, Bianca? — En même temps la porte s'ouvrit, et je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise à cette place, où me retenaient encore l'étonnement, la curiosité et un charme secret. Il faut que je revoie cette femme, me disais-je… Quelle étonnante ressemblance! Il existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre mon coeur! Mille idées confuses s'associaient à celle-là: si je voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle, comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants, un être qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valérie. Ah! sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui être infidèle. Mais, comme on voudrait arrêter l'ombre d'un objet aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme me la rappellera. La nuit était venue, elle était sombre; je m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée; je pensais à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies; je levai la tête, et je vis de la lumière; une femme s'avança, s'assit sur la fenêtre; je me doutais que c'était Bianca, et toute ma curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes, quelque chose tomber à mes pieds; c'était des écorces d'orange que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu, Ernest? l'écorce d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit tressaillir, remplit d'une volupté inexprimable tous mes sens. Il y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui; je sentis mes joues brûlantes et mon coeur battre et défaillir tour à tour; tantôt de ravissantes espérances me transportaient aux bords de ce rivage enchanté; Valérie était à mes côtés, et les félicités du ciel m'environnaient; mais bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de bonheur, forcé à plier sous la terrible loi que me prescrivait le devoir, décidé à refuser ce voyage, et n'ayant pas la force de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tête, et ne voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui apporter, nous étions restés seuls; j'étais assis à ses pieds sur un des carreaux de son ottomane; je me livrais à la volupté d'entendre sa voix me dépeindre tous les plaisirs qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait vaguement ses pas; et l'instant où je la voyais s'éloigner de moi jetait un voile mélancolique sur toutes ces images. — Bientôt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel que vous aimez tant. — Impatientée de ce que je ne partageais pas assez vivement ce qui l'enchantait, elle me jeta quelques écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient touchée, je l'approchai des miennes; un frisson délicieux me fit tressaillir; je recueillis ces écorces; je respirai leur parfum; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes présentes délices; la douce familiarité de Valérie, sa bonté, l'idée de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des privations, condamné à un éternel silence, j'étais encore heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les moindres faveurs surpassaient toutes les voluptés des autres sentiments.

Voilà, mon ami, voilà le souvenir qui ce soir revint avec tant de charme; et, quand, assis sous le même ciel qui nous avait couverts, Valérie et moi, environné d'obscurité et de l'air tiède et suave de l'Italie, le coeur toujours plein d'elle, je sentis ce même parfum, dis-moi, mon Ernest, quand tout se réunissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce moment magique, mon délire était-il donc si étonnant?

Lettre XXX.

Venise, le…

Elle est partie, je te l'ai déjà dit; je te le répète, parce que cette pensée est toujours là pour appesantir mon existence. Il me semble que je traîne après moi des siècles dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de cet ennui, qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable, qui place dans une vaste uniformité tous les instants comme tous les objets. Rien ne m'émeut, pas même son idée. Je me dis: Elle n'est plus là; mais à peine ai-je la force de la regretter; je me sens mort au dedans de moi, quoique je marche et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus susceptible de passion, ni même d'un intérêt vif, qui me ferait envier les hommes les plus médiocres, seulement parce qu'ils ont l'air d'attacher du prix aux choses qui n'en ont point? Quand la nature, et sa grandeur, et son silence me parlaient, était-elle autre qu'elle n'est aujourd'hui? Où sont-elles, les voix de la montagne, des torrents, des forêts? Sont-elles éteintes? ou bien l'homme porte-t-il en lui, avec la faculté de mesurer la grandeur, le pouvoir de rêver aussi d'ineffables harmonies? Ah! sans doute il est un langage vivant au dedans de nous-mêmes, qui nous fait entendre tous ces secrets langages. Les ondes deviennent pittoresques en réfléchissant de beaux paysages; mais, pour les réfléchir, il faut qu'elles soient pures.

Il semble qu'un ouragan ait passé au dedans de moi et y ait tout dévasté; et cet amour, qui crée des enchantements, n'a laissé après lui, pour moi, qu'un désert.

Je sens que je m'abandonne moi-même. Quand je la voyais, j'étais souvent malheureux. Forcé de lui cacher mon amour, comme on cache un délit, je voyais un autre en être aimé, suffire à son bonheur, et cet autre était un bienfaiteur, un père, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un coupable vertige. Ainsi, forcé de les aimer tous deux, ne pouvant échapper à aucun de ces deux ascendants, ma vie était une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un, escarpé et sévère, m'effrayait; mais je voyais la vertu me tendre la main, et il y avait quelque chose en moi qui, dès mes plus jeunes années, m'animait pour elle. L'autre rivage était comme une de ces belles îles jetées sur des mers lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur, avant même qu'il les aperçoive. Je fermais les yeux, je perdais la respiration, et la volupté m'entraînait comme un faible enfant; mais dans ces courts instants, au moins, j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la raison. Sans doute, je me réveillais, et c'était pour souffrir; mais, dans ces jours de danger et souvent de douleurs, j'étais soutenu par une activité, par une fièvre de passion, par des moments d'orgueil, par des moments plus beaux de défiance, et que la vertu réclamait: mon existence se composait de grandes émotions et le souffle de Valérie, quelque chose qui arrivât, m'environnait, et m'empêchait de m'éteindre comme à présent.

Lettre XXXI.

Venise, le…

Il y a bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai écrit; mais qu'avais-je à te dire? Parle-t-on d'un rivage abandonné, où tout attriste, d'où les eaux vives se sont retirées, et sur lequel a passé le vent de la destruction, qui a tout desséché? Mais, actuellement que l'espérance d'être moins malheureux est venue derechef visiter mon âme, je pense à toi, toi, dont l'amitié jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que j'aimais dans cet âge qui prépare aux longues affections, dans l'enfance, où le coeur n'a été rétréci par rien.