Ernest, je suis moins malheureux: que dis-je? je ne le suis plus. Je vis, je respire librement; je pense, je sens, j'agis pour elle: et si tu savais ce qui a produit cet énorme changement! Une pensée d'elle est venue me toucher, à cent lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes abandonnées, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai soulevé ma tête, un sang plus chaud a circulé dans mes veines, une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre.
Il y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On est venu me demander à l'hôtel, pour me dire qu'il y avait à la douane des caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de mon sang se porter à mon coeur en battements précipités et inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'habiller, et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre; mais je n'ai osé la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me dérober à la vue des commis, je la portai à mes lèvres. Je pris une gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout près de là dans un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier: déjà sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tête les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je comptais déjà avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis deux instants, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur? Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle contenait, n'importe: avec elle étaient revenus mes souvenirs, mon imagination; c'était Valérie qui l'avait touchée, c'était elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des nuages épais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais, et je me disais: — Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne reviendra-t-il pas à Venise. — Quand je pus lire, je cherchai les dernières lignes, pour voir s'il n'y avait rien d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long adieu… je vis: — Faites suspendre mon portrait dans le petit salon jaune où nous prenons le thé.
Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes traits chéris, je pourrai les voir à toute heure! Le matin, quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je volerai à ce salon chéri, ou plutôt, ignoré du reste de la maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans mes songes. Mon ami, malgré moi il faut que je finisse; je suis trop faible pour écrire de longues lettres.
Lettre XXXII.
Venise, le…
Voilà la copie de la lettre de Valérie; ne pouvant dormir, je l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je viens de passer! Je me suis établi dans le petit salon jaune: j'y avais fait placer le portrait de Valérie; mais tu ignores encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau, peint par Angelica; je veux que, toi-même, tu l'apprennes dans les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un grand oranger que Valérie aimait beaucoup; j'ai arrangé la table à thé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car elle l'aime passionnément. Le parfum du thé et de l'oranger, la place où elle était assise, et où je n'ai eu garde de m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé ce temps de ravissants souvenirs… Je suis resté comme cela jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa lettre, m'arrêtant à chaque ligne, comme on s'arrête en revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque place qui vous parle du passé.
COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.
"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous faire plus d'un plaisir à la fois; et je savais que mon portrait vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des moments que vous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre touchantes, par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.
"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, étudié l'histoire et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles semblent éveiller en vous une faculté qui vous avertit que c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit-on, la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adoptée! Aussi, que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno et sous les épais ombrages des Caccines! Cela m'a rappelé nos promenades de Sala et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de monuments appellent l'attention! que d'écoles différentes ont envoyé leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la Vénus et le jeune Apollon; on peut réellement dire qu'ils vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait mon mari: que la Vénus est belle; et l'on sent pourtant que, s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en pourraient être jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer, d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose de céleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant demander de l'indulgence. J'ai été à la fameuse galerie du grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphaël; mes regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux ravissement sont entrés dans mon coeur.
"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu; c'était un berceau et une jeune femme assise à côté. Soudain je me suis prise à pleurer, et j'ai pensé à mon fils et aux douces félicités que j'avais rêvées si souvent: je me suis retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce berceau que je m'étais si délicieusement peint, tantôt éclairé par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantôt moi-même m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux matins, et tu es tombé dans le cercueil! et mes yeux ne te verront plus sourire!" Et je me suis retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'ai abondamment pleuré, cherchant à cacher mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler. Vous savez combien cet être si aimable, si excellent, a de pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh! comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié, Gustave. Je vous vois encore, à Lido, changer mon aride douleur en larmes mélancoliques, et cueillir auprès du tombeau de mon fils les roses que vous y aviez fait croître: ces fleurs, si souvent destinées au bonheur, me paraissaient mille fois plus belles par le triste contraste même de leur beauté et de la mort; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout!