"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les arrêter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise et la place où dort mon Adolphe, de les emporter dans une terre où ils me rappelleront vivement Lido.

"Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a merveilleusement réussi; jugez-en vous même. N'est-ce pas Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer se brisant dans le lointain, comme sur la côte où je jouais dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir, dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils; cette pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas! décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tête, comme s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond, cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique des anges; n'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est l'ami qui consolait Valérie et ne l'abandonnait pas à sa morne douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se rappelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où, dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune arbuste, qu'il voulait planter près de cette place; il avait aussi des lilas noués dans un mouchoir: il savait combien j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient obtenu quelques-unes de la saison même qui les refuse presque toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie! je vis Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empêcher de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans le tableau, près de la place où je suis assise, un mouchoir noué d'où s'échappent des lilas, et son nom tracé sur le mouchoir.

"Je vous envoie aussi une très-belle table de marbre de Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que cette simple inscription: Ici dort Adolphe de M…, du double sommeil de l'innocence et de la mort.

"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans la Villa-Médicis, qui viennent des îles du Sud et fleurissent plus tard que ceux que nous avons déjà: en les couvrant avec précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore des fleurs quand les autres seront tombées.

"Mon mari vous écrira de Rome: il vous envoie deux vues de Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune, où nous prenons le thé ordinairement. "

Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus abject des hommes, si je pensais à Valérie autrement qu'avec la plus profonde vénération! Qu'elle est touchante, cette lettre! Qu'elle est belle, l'âme de Valérie, de celle qui daigne être ma soeur, mon amie! et qu'il serait lâche celui dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse maternelle!

Lettre XXXIII.

Venise, le…

J'ai repris ma santé; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je retrouve Valérie: il me semble, dans ces heures d'amour et de superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me livrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et je travaille.

Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est partie, est redevenue une habitation délicieuse, depuis que je suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai fait. Je retourne souvent à Lido. J'ai planté les arbustes qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le tombeau d'Adolphe. Hier je suis resté fort tard à Lido; j'ai vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie, depuis que je connais Valérie: je me suis retracé ces soirées où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté sur les ondes, sur les nacelles des pêcheurs; où sa timide lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques vieux mûriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur mes lèvres et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints cantiques; et ces voix, réservées pour le ciel seul, arrivant tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portons dans notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux attendrissement.