Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie, revenir à elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien: il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins dangereux.
Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver moi-même? et, avant de jeter le passé dans l'abîme de l'oubli, ne faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je faisais chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer à la chérir tranquillement… Oui, je te le promets, Ernest, je le ferai, ce pas qui, en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et me rendra digne de son estime et de la tienne.
Lettre XXXIV.
ERNEST A GUSTAVE.
H, le 26 janvier.
Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et, pour retourner chez moi, j'ai passé par tes domaines. J'ai fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison: mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas! pourquoi ce mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis près de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que fais-tu? Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de moi; mon coeur même, mon coeur si brûlant d'amitié, ne me répond pas quand je l'interroge sur ton sort: il me présage je ne sais quoi de triste et même de sombre. Gustave, Gustave, tu m'effraies souvent… Je voudrais partir, te voir, me rassurer sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre sans toi… J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Tu le sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur sensible, et c'est peut-être cette même sensibilité qui a trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon coeur.
Je continuerai ma lettre demain; je t'écrirai du château de tes pères, et, ne pouvant être avec toi, je visiterai ces lieux témoins de nos premiers plaisirs.
Je t'écris de ta chambre même, que j'ai fait ouvrir, et dans laquelle j'ai encore trouvé mille choses à toi; j'ai tout regardé, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'étais seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la terrasse, je suis sorti. La nuit était claire et très-froide; des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé combien de fois nous nous étions promenés ensemble, regardant le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient comme nous: leur amitié fut éternisée par la fable; la nôtre, disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et je sentis mon coeur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent que l'histoire des hommes.
Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touché, Gustave, en trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton coeur, flétri par le chagrin, se repose doucement pendant quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouvé].
Gustave, ces lignes achevèrent de m'attendrir; un besoin inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer, que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je descendis dans la grande cour du château; je traversai ces vastes corridors, jadis si animés par nos jeux et ceux de nos compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux, le jour où, par mon imprudence l'un d'eux te blessa dangereusement. Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si fidèle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai, en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas oublié; et soudain une idée, dont tu riras, me passa par la tête: je courus à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes habits de chasse; je l'apportai à Hector en le lui faisant flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit, remua la queue et donna toutes les démonstrations de la joie, auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle m'attendrit tellement, que je pressai la tête de cet animal contre mon sein et sentis couler mes larmes.