Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de ***, d'où je t'écrirai dans quelques jours.
J'ai été au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces. J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison; un vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car il faisait déjà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait l'air; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empêchent de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas des chevaux et laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se mêlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de quelques loups de la forêt voisine; j'en vis un passer devant mon traîneau, il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa m'attaquer.
Quand j'arrivai au presbytère, je vis une quantité de traîneaux sous le hangar, près de la maison, avec de larges peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils n'appartenaient pas à des paysans; je trouvai le corridor très-éclairé, couvert d'un sable fin et blanc, et jonché de feuilles de mélèze et d'herbes odorantes: j'eus à peine le temps de retirer mon énorme wishoura, que la porte s'ouvrit et me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de me revoir. La jeune soeur d'Hélène vint me présenter les liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchés; et le vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune homme de bonne mine, en me disant: — Voilà mon gendre futur; demain il épouse Hélène. — A ces mots, je sentis quelques battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut. J'avais été bien près de l'aimer; et l'idée que ma mère n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter; mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier passé avec elle. Hélène s'approcha de moi, sur l'ordre de son père; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité que la première. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga, qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire, selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour suivre encore la coutume, porta cette coupe à ses lèvres, puis elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave, je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes: maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma jeune amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi de rougeur. Je sortis précipitamment et fis quelques tours de promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée; j'étais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir pas troublé le coeur d'Hélène par une passion qui aurait pu être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé ma mère; et je me composai, du bonheur d'Hélène, que je voyais déjà heureuse épouse et mère, une suite d'images qui me consolaient de ce que j'avais perdu.
Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves et tranquilles! ou que ne suis-je près de toi pour adoucir tes maux!
Lettre XXXV.
Venise, le…
Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reçu ta lettre, cher Ernest, en même temps que j'en recevais une du comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des affections plus chères encore, le comte me transportait à son tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus intéressé. Je ne veux point toucher au passage qui peint la constante affection du comte; tu verras comme il me juge et comme j'en suis aimé.
FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.
"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir du moins à votre imagination quelques esquisses de ces tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.
"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune, toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent? Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations, s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore longtemps aux races futures.