"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort, les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt par ses victoires mêmes.

"Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais, fatigué d'interroger la poussière des conquérants, sur laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il cherche, dans des bosquets tranquilles ou près d'un monument consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de ces hommes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui les transportent. "La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes soeurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant à la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se vouèrent à une religion épurée, austère, mais consolante, et qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.

"Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce sauvage qui ne reconnaît de loi que celle qu'elle créa elle-même, conçut ces formes grandes et hardies qu'il revêtit d'une beauté sévère; il s'abîme dans les secrets de la religion, il épuise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin à l'art étonné son miracle du jugement dernier.

"Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans cette grande conception, dans ce temple dont la vaste immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier construisit lentement! Des rochers ont été arrachés à la nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables mains ont travaillé à assembler ces pierres, et se sont engourdies elles-mêmes; mais où est-il celui qui donna une pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de s'élever? qui fit la loi à cette énorme coupole et la fit obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé leur tiare et ont passé sous tes voûtes, sublime monument, majestueux Saint-Pierre! toi qui, créé par des hommes, as vu s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore, pendant des siècles, les générations plier religieusement sous tes dômes." (Tick.)

"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé entraîner; et, pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!

"Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence, forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des hommes.

"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse, et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!

"Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous! Ah! du moins vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.

"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchantés contemplent souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles; heureux alors celui qui vous aura vus ici, où vous fûtes inspirés par la religion, et où la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples où se prosternèrent devant vous la dévotion humble et errante et la puissance orgueilleuse et superbe!

"En ôtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on? Quel que soit le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné, leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté de profanes et d'impudiques amours?