La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir plusieurs fois: je les menai au spectacle à différentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait; mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination, de ces inquiétudes pour paraître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu de tout cela, j'éloigne Valérie autant qu'il est possible: il me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les différentes nuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.
Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie, par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités; c'est une flamme rapide, qui ne brûle pas, qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.
Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces moments, où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire que je l'aime: je souris alors, comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour!
Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent l'excellence du maître?
Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisait très-beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés; et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de la Phénice, du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches: alors je m'efforçai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même; quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce; et puis je travaille pour un but que tu approuves: ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? Tâcher, que sais-je?… Poursuivons. Voyant que Bianca ne savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.
Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec intérêt, mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit: N'avete mai amato? Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant: mon sang se porta à la tête, mon coeur battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et je résolus de ne plus la voir: je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour, quand même je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du mal.
Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me rappela. Siette matto, me dit-elle; perche non state qui? Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je cherchai à m'en tirer. — Bianca, lui dis-je en lui prenant la main, faites-moi le plaisir de chanter l'Amo piu che la vita. — C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvais une inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine… Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté: Valérie me semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon coeur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée; je l'appelais à voix basse; je languissais, je me mourais; et, sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de Bianca, par ces paroles: Lascia mi morir! je me mis à pleurer amèrement.
Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me dit: — Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays? En ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. — Et, comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me dit: — C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. — Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. — Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. — Etes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. — Mon âme l'est beaucoup, dis-je. — Oh! en ce cas, répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie; je tâcherai aussi de vous égayer. — Je souris. — Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. — Elle avait repris ma main. — Bianca, dis-je, tout embarrassé, je vous demanderais un plaisir… — Je ne savais pas encore ce que je lui demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me dire: — Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. — Je les ramenai.
J'hésitai le lendemain si je retournerais chez Bianca; plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme, qui faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent, et la crainte de choquer cette bonne fille me ramenèrent auprès d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vit-elle, qu'elle me dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des vénitiens: — Eh bien! quel est ce plaisir que je dois vous faire? — Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avais plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. — Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage! cela vous abîme la peau. — Comment! dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures? — Je sentis tout le ridicule de ma position. — Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne l'avez-vous pas remarqué? — Oui, dis-je en me remettant; mais vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blanche! — Elle sourit: — Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une âme malade, poursuivit-elle en riant, je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible, ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose. — A l'accent qu'elle mit à ces paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins gauchement que la première fois: — Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai? — Oui, dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. — En même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile, qui était suspendu près de la cheminée. — Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un châle bleu très-beau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui était encore seule; on avait apporté des lumières, fermé les stores; elle m'attendait: — Eh bien! lui dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma prière? — Oui, dit-elle. — Eh bien! asseyez-vous là. — Elle le fit. — Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et effectivement je touchais de la soie.) Ce désordre va si bien! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah! vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais, tenez parole. — Eh bien? — Eh bien! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. — Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. — Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. — Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi et à ne l'éclairer que faiblement; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices.
— Actuellement, Bianca, encore une prière! — Elle sourit, et leva les épaules. — Chantez la romance d'hier. — Elle commença. — Diminuez votre voix. — Elle chanta plus bas. O Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la voir; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable; la réalité était disparue, le passé revivait, m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents de l'amour; j'étais hors de moi; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut passionné; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte; je vis entrer un grand homme assez mal mis. — Ah! c'est toi, Angélo! dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. — En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit: — C'est mon beau-frère. — Tout cela se suivait coup sur coup, et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'était pas même susceptible de la moindre contagion.