Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.
(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le retour du comte et de Valérie, à Venise, ont été perdues.)
Lettre XXXVII.
De la Brenta, le…
Comment peut-il me pousser lui-même dans le précipice, cet homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de sécurité auprès d'elle? qu'elle me livre ses dangereux attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais lui, lui, aujourd'hui encore, à peine avait-il dîné, qu'il est allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir, puisque la comtesse restait seule. Elle était un peu incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.
De la Brenta, le…
Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentiments m'agitent: je veux cependant t'écrire; ce sera sans ordre, sans suite; écoute: hier je n'avais pas vu Valérie, j'étais content des efforts que j'avais faits sur moi-même, et ma triste victoire me donnait quelques instants de repos; j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru mécontent de moi; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à Venise pour des affaires: j'ai été chez elle, je lui ai demandé ses ordres, en lui disant que j'étais envoyé par le comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui apporter Clarisse. Nous en avons lu une vingtaine de pages. Vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller à la rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout étonné de la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une robe légère pendant que j'étais allé chercher Marie; nous avons trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette belle soirée; c'était un beau jour de printemps qui était venu à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfants que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément: elle se réjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son innocente joie elle me rendait quelque chose du premier bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venaient tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de la gondole; elle était couchée; Marie tenait ses pieds charmants sur ses genoux; sa tête était appuyée contre les glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisaient aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue jusqu'à la volonté du bien. Où êtes-vous, brouillards de la Scanie? froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi des souffles glacés; qu'ils éteignent le feu honteux qui me dévore. Où êtes-vous, vieux château de mes vieux pères, où je jurai tant de fois, sur les armures de mes aïeux, d'être fidèle à l'honneur? où, dans la faible adolescence, mon coeur battait pour la vertu et promettait à une mère bien-aimée d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me sentais né pour cette vertu que je déserte lâchement aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou… Je n'ose poursuivre; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi, pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime? Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma vie je pouvais être heureux! Mais non, elle ne m'aimera jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage: la nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soirée d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix a complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement tendre!… Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette sensibilité sans laquelle elle ne serait qu'une femme ordinaire, cette sensibilité qui lui fait deviner des situations qu'elle est peut-être loin de connaître.
Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes le comte à l'entrée des lagunes: le vent s'était levé, et la barque commençait à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnais du calme de Valérie. Le comte avait été enchanté de la trouver et de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un courrier désagréable: il paraissait rêveur. J'avais déjà remarqué qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle était assise à côté de moi; elle s'approcha de mon oreille, et me dit: — Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à l'eau. — Elle prit en même temps ma main et la mit sur son coeur. — Voyez comme il bat, me dit-elle. — Hors de moi, défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce moment, une vague souleva fortement la barque; le vent soufflait avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon néant, et tout ce qui nous séparait! Le comte, préoccupé des affaires publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie: il la rassura, lui dit qu'elle était une enfant, et que, de mémoire d'homme, il n'avait pas péri de barque dans les lagunes. Et cependant elle était sur son sein, il respirait son souffle, son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid comme une pierre! Cette idée me donna une fureur que je ne puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui soulève mon sein menace de me détruire, qu'une seule de ses caresses je l'achèterais par tout mon sang, lui ne sent pas son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parents t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour saurait créer pour toi! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède, languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait acheter comme je l'achèterais, si… Voilà, Ernest, les funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus criminel des hommes. J'étais si agité, si tourmenté!… Je détestais l'amour, le comte et moi-même plus que tout le reste et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du rivage, je saisis un instant où elle était près du bord, je sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles sentiments dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai aux branches d'un buisson, et je vis avec délice couler mon sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines: une espèce de rage indéfinissable me poussait; il s'y mêlait une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que Valérie faisait au comte, j'aimais à me les retracer; j'en créais de nouvelles; ma jalousie était avide de nouveaux tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens de la vertu en commençant à haïr le comte… Eh bien! Ernest, suis-je assez avili, assez lâche? Est-ce là cet ami que tu adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache rien: si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilité. Faible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans ce coeur où vivait tout ce qui élève l'homme, je suis en horreur à moi-même.
Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.
Lettre XXXVIII.