De la Brenta, le…
J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison était égarée. J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos, dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorants que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout dormait, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon âme; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout porte dans mon coeur le sentiment de sa présence: je la vois partout; elle est si près de moi: il faudrait la mer glaciale entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible! non, non; c'est criminel qu'il faut dire.
J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie: une fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi. Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.
Lettre XXXIX.
De la Brenta, le…
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma chambre; j'ai été dans le cabinet du comte: il était à écrire; il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé longtemps; j'étais très-attendri: il me semblait que ses traits étaient vivants d'amitié; que le sentiment qu'il avait pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me disait à moi-même ce que je devais à cet ami généreux, qui venait encore de me témoigner tant de tendresse. Je me rappelai les heures qu'il avait passées auprès de mon lit, ses regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connaître le fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettait pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et constantes bontés, qui ne s'étaient jamais fatiguées; et je pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que j'étais résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers le portrait: "O mon père! mon père! que votre fils est malheureux!" Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyais avoir dits à voix basse, avaient été entendus par le comte; il s'était levé précipitamment, et me pressait dans ses bras. — O mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre père n'était pas ainsi; il m'aimait assez pour être sûr de ma tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père, qui vous aima tant, que je vous conjure de me parler. — Je pris ses mains avec impétuosité, je les pressai sur mon sein; mais ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul son, et mes sombres regards étaient fixés à terre. — Vous déplaisez-vous dans cette carrière? — Je secouai la tête pour dire non. — Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir vous poursuit, qui vous donne du remords? — Je frissonnai, et je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me fixa avec inquiétude: — Est-ce donc une faute irréparable? Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort qui peut-être ne serait pas aperçu par un autre. Non, ajouta-t-il en posant sa main sur mon sein, ce coeur-là est incapable de ce qui dégrade. Votre tête est vive, votre âme est passionnée; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme! J'en atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parents; si le silence de la mort pouvait se rompre, eux-mêmes ne vous presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tourmente, eux-mêmes n'auraient pas plus d'indulgence. — Il me pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus; je croyais entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux: en vain il voulut me relever, je les serrai avec une espèce d'égarement. J'étais résolu à tout avouer; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement, lui montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. — Mon ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait à me ménager, si vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous: je saurai par elle ce qui vous tourmente. — A ces mots, il me sembla que toutes les facultés expansives de mon âme se retiraient au-dedans de moi-même; tout me disait si clairement: — Il ne se doute pas du tout, pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. Cette idée m'écrasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur, comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce qu'il me reste à désirer." Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. — Au nom du ciel! dis-je après un moment de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier votre âme: vous saurez tout un jour, et peut-être, ajoutai-je en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin. Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire une prière dont dépend mon repos: laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. — Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez repris quelque force, et surtout tâchez de revenir plus calme. — Il m'embrassa… et nous fûmes interrompus.
Lettre XL.
Près de Connegliano, le…
J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique était trop riant pour moi: j'ai cherché les montagnes; leur solitude me convient mieux.
As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activité, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe, que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre le chemin qu'il lui reste à faire, et que, se recueillant, il semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa pensée, et tombe dans des rêveries profondes?