Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à rien, Ernest.

Où est-il ce temps où mon coeur, plus jeune encore que mon imagination, ressemblait aux poètes qui, dans un petit espace, aperçoivent un monde entier, où un écho au dedans de moi répondait à chaque voix qui se faisait entendre, où il y avait en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait comme une fleur d'où sortait lentement un fruit superbe; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi! D'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le coeur de l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me suis dit souvent: "Nos douleurs sont écrites sur le sable, et le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne." Il est des âmes, dirais-je, plus distinguées, je le crois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée; elles ont le privilége d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.

Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais à grands pas le long d'un précipice. Je regardais les arbres déracinés, les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice; et je m'arrêtai, et je contemplai cette image de destruction sans éprouver de tristesse: je tombai dans une morne stupeur, et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.

Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime vérité, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là son image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité, mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissants!

J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oubliaient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait l'âme tout entière. Et, moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner; elle était vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événements eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire avec la petite ambition de la foule, avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles, à marcher avec leur ascendant, comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je me créais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis plus rien ni pour moi ni pour les autres.

Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur l'écueil contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je pressentais ma destinée et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir; je sentais que son regard, que sa voix, que son âme surtout étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre et m'arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendrait capable; une seule de ses extases ferait renoncer à l'empire du monde; il est la félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de circonstances, eurent, pour présent du ciel, des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.

Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre: je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon Père céleste; je lui dirai: "Pardonne, ô mon Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours chargés d'ennui."

Lettre XLI.

De la Brenta, le…

Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie, qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. Il faut donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrai content, si une seule fois Valérie se disait en versant une larme de pitié: "Il m'aima trop pour son repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien coupable de m'être livré moi-même à une passion qui devait me détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs, comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime, quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite. Je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parents! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocents plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon coeur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes pensées de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!