Lettre XLIII.

De la Brenta, le…

Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon sang est en mouvement; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit que je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à l'ordinaire; elle l'a remarqué: elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de Pise me seraient nécessaires; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. — Que ferez-vous à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. — Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. — Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul: vous avez besoin d'amitié; et où en trouverez-vous plus qu'ici? — En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. — N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? — Je l'ai regardée. — Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis coupable, ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas à rester! — Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux: il m'a semblé la voir rougir. — Partez donc, m'a-t-elle dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même; chassez de votre âme la funeste… — Elle s'est arrêtée. — Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à votre avenir. — Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister pour moi! — Je me promenais à grands pas; l'agitation que j'éprouvais, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais, aliénait ma raison: j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée, elle a sonné: je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée: — Où est Marie? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose, Gustave. — Je n'ai rien répondu. — Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti, soyez plus calme. — Je le suis tout à fait, ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. — Elle a jeté un cri. — Qu'avez-vous, Gustave? du sang!… — Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie, si peiné de cette espèce de défiance, que, pendant qu'elle donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étais blessé. — Votre pâleur, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami! dit-elle en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne m'effrayez pas ainsi! — Ne me montrez donc plus cette… (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me devinât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je vous quitte, et pour jamais! — D'où vous viennent ces funestes idées? — De là, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques moments. — Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de son sein… Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure; et la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels; elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui coulaient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se plaça à côté de moi. — Valérie… dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. — Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. — Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que je voulais parler, elle a ajouté: — J'exige absolument que vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. — Elle s'est assise au piano; là, elle a chanté un air d'un opéra de Bianchi, dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien: Rendez, rendez le repos à son âme; son coeur est pur, mais il est égaré. J'entendais des larmes dans sa voix, si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs, et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé, et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me plaignait, un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causait, m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?… Mais bientôt, entraîné par la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui dirais: — Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! — je m'élançai à ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. — Levez-vous, me dit-elle, Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. — Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine oppressée, où est déjà la mort, et repoussez-moi ensuite sans pitié; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement; partout, Valérie, il vous poursuivra. — Que voulez-vous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire insensé me trouble, m'effraye, me déchire… Je sens, oui, je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion… — Elle s'arrêta. — Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui, lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre? — Elle détacha son portrait. — Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre âme. — Je repoussai de la main le portrait. — Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié! — Je la regardai; la mort était dans mon âme: ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux sentiments étaient en moi et m'agitaient. — Ne me regardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon ami! — Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux; je cachai ma tête dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement; ses yeux étaient remplis de larmes; ses regards étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. — Valérie, lui dis-je, un seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. — Elle fit un signe comme pour me dire oui. — Eh bien! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime… que j'aime comme aucune langue ne peut l'exprimer… Elle ne répond pas à mon amour; vous ne devez donc point avoir de scrupule… Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau… Un instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. — Cette idée affreuse glaça mon sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui coulait de mon front, se mêlait à mes pleurs amers; mais j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la pressa de ses mains, puis la souleva. — Gustave, me dit-elle d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. — Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en disant: — Valérie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. — Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus touchant des regards. — Vous êtes un ange! lui dis-je, le coeur déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme: ne m'abandonnez jamais! — Elle voulut relever ses cheveux. — Pensez quelquefois, dis-je en joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave! — Elle soupira profondément.

Elle s'était approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour baissait. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire, sur les nuages que le vent chassait, et qui se succédaient les uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'étaient succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisait froid pour la saison; le vent, qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne et tombaient au soir de ma vie. Cette journée était la dernière que je passais auprès d'elle; j'étais résolu à partir, je le sentais; j'avais pris à jamais congé d'elle… et du bonheur! Je m'étonnais d'être aussi calme; rien ne m'agitait plus; la vie et ses espérances étaient derrière moi; tout était fini; mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie; elle était ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avais pas blessé sa délicatesse; je n'avais même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, était-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas aussi, à quelques instants près d'un délire involontaire, toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!

Valérie rompit enfin le silence: — Vous nous écrirez; nous saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse: — Il fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop légèrement. — En même temps, elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger. Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié, et soupira. — Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la main; j'y portai mes lèvres. — Adieu, Valérie! adieu pour bien longtemps!… O Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! — Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. — Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire.

Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état: ce ne fut qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnait. Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe: je me sentais fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus, en passant, de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le coeur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également: je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux: il s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me sentais défaillir en regardant cette voiture qui m'entraînerait loin d'elle! il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui ne me fît mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma chambre; je me jetai par terre, frappant ma tête contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas! me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent: il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations douloureuses de cette journée; cela me calmait: il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon coeur flétri.

A cinq heures du matin.

Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après t'avoir écrit, j'ai mis en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné un petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison; j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin, après avoir terminé, je m'étais assis sur une chaise, tout habillé, attendant et redoutant l'heure où je devais partir, mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique fin à mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse et d'anxiété, si difficile à dépeindre, quand je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire: c'était une chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réveille pas; elle avait le sommeil qu'on a à seize ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée; j'arrache les rideaux; par bonheur, Valérie s'était baignée dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être entendu par la comtesse: je l'éveille doucement, et lui montre les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achève d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas; je passe dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor, qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon âme: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. Il ne fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instants la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas… mais mon désir de la voir était si violent!… Je la quitte peut-être pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma tête égarée me présentait confusément et ce crime et son image. Je me glisse dans la chambre; elle était éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait l'agiter. Que devins-je! ô moment enchanteur! quelle ivresse tu me donnas!… Elle prononça… Gustave!… Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants, tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée… elle dit d'une voix sinistre… la mort!… et se retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas! oui, la mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! dis-je à voix basse et me mettant doucement à genoux, reçois mon dernier adieu; pense à moi; songe quelquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains était hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te bénis, quoique tu m'ouvres la tombe… Et mes larmes couvraient sa main. Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m'encourager à la vertu quand je serai loin de toi!

J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était toujours hors du lit; l'autre était sous une de ses joues, ainsi que dorment les enfants: cette joue était rouge, tandis que celle qui était de mon côté était pâle, emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu'à son cou; et ses formes, pures comme son âme, ne se trahissaient que comme elle, légèrement, en se voilant de modestie. O Valérie! que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale! Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé!… jamais il n'eût rempli tout mon être d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur tes lèvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste, ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre… J'ai pu m'éloigner de toi!… je t'ai respectée, ô Valérie! tiens-moi compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!

Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne; j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs, et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes: j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se réunir pour enfoncer dans mon coeur ces scènes de douleur et de regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon coeur! Ignorera-t-elle toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance, qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois connaître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paraisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.