Lettre XLIII.

De la chartreuse de B., le…

C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours de cette existence si agitée, et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de résignation.

Comme je me parais petit à moi-même, au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de l'amour me paraissent un délit, ici où tous les sens sont enchaînés, où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer; où l'âme, détachée des liens les plus naturels, ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre. Ce saint avait été homme, il était resté homme: il avait souffert; il avait jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son coeur une solitude où il vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse, et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau, en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière, et il espérait, mais en tremblant, que son âme irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolants, la bienveillante bonté du père Jérôme étaient enlevés à la terre.

Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos douleurs, de nos combats, de nos vertus?

Depuis longtemps je désirais voir cette chartreuse, cette pensée sévère de saint Bruno, confiée au mystère et au silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits, avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion, qui s'est réfugiée là, qui descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la forêt, qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit voir saint Bruno lui-même, fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme, qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes émotions qui émanent du sein de Dieu et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité!

Il est impossible de décrire ce que j'éprouvais: j'étais heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme pour qu'il sentît et désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignorés des hommes légers. Que de voix, me disais-je, se sont éteintes dans ces déserts! que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné, là où habite l'infini! Je voyais ces traits où siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécu aux orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des changements des saisons et de la nature; ces mains flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est froid comme le coeur de l'incrédule, à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages, là, peut-être, le long, l'ineffaçable remords appelait sa victime: marquée par lui, elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front baissé, l'oeil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait inconnu.

Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les voûtes silencieuses tremblèrent; je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux, où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes: il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de l'oubli. J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques, cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.