Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avaient apparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi, pensai-je, peut-être, dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol: il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même: le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas! peut-être cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions, il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui tenait au monde.
Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion: ici, ici même, où tout la réprouve, où tout devrait l'épouvanter, elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières, appelle-t-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qui montre à l'homme la longue récompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.
Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse: la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière; l'orfraie seul interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue; elle était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et l'étoile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que j'habitais avec Valérie.
Des gémissements m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près de la croix, et, à moitié caché par un arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.
Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve; puis il m'a dit: — Qui es-tu? souffres-tu aussi? — Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. — Tu pleures, a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une voix tranquille. — Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son âme, et qui semblait s'être séparée de sa douleur.
Je lui ai demandé qui il était. — Qui je suis?… a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. — Puis il m'a montré son habit: — Je suis un infortuné! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom, on se plaisait à croire que je serais heureux: c'était en Espagne qu'on croyait cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchants m'ont tué là! — Et il frappa son coeur d'une manière qui me déchira. — Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? — Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut tout oublier ici, car il faut pardonner. — Il a voulu s'en aller; je l'ai retenu. — Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenade… Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laure… (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais, quand je veille, elle est morte! — Il jeta un cri déchirant et se tut.
O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'écriai-je; tu vis, Valérie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison pour te bénir! Et puis, me retournant vers le malheureux Félix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excès de la pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son malheur. — Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé de Laure; ici c'est un grand péché; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; et quand je veux penser au ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens ici la nuit, car depuis que je suis… tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un scandale… Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous… — Eh bien! oui, la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là: je la presserais contre mon sein, qui brûle; elle n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent; car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement, je ne peux pas. — Tu ne peux pas! répétai-je! et je soupirai.
Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien: j'étais anéanti. — Ecoute, me dit-il, ne te fais pas chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu, n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien écouté.
Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison, et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laure, que ses parents forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison s'est entièrement égarée.
Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux
Félix se montre partout à moi.