Lettre XLIV.

De la Pietra-Mala, le…

Je t'écris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris, je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paraît oublié du monde entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh! N'est-il pas indifférent en quels lieux je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne m'observera… Malheureux! quel triste privilége tu réclames! quel triste bonheur te reste! O Valérie! Je ne verrai donc plus ta pitié! Elle était si tendre! si bonne!

A six heures du soir.

J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement; je respirais avec plus de liberté: l'air est si pur dans ces montagnes! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenaient à l'état de mon âme.

JOURNAL DE GUSTAVE.

De la Pietra-Mala, le…

Ernest, je commence pour toi ce journal; mais, quand je souffre, je ne peux t'écrire que quelques lignes. Cette maison que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis bien de m'être arrêté ici; j'y resterai jusqu'à ce que je sois mieux… Mieux: ah! ne t'abuse pas… Mais que ferais-je à Pise? Pourrais-je échapper à ces regards d'une multitude oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs, est encore avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se sépare d'elle.

Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle me recevra dans son sein, et, fidèle amie, elle gardera mes tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu où je passerai quelques jours? Errant comme Oedipe, je ne cherche comme lui qu'un tombeau: il faut si peu de place pour cela.

Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lieu mélancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je reste des heures entières au bord de ce torrent; je gravis péniblement une montagne, d'où la vue se porte sur la Lombardie; et, quand je crois avoir aperçu dans le lointain cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai obtenu une faveur du ciel.