J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock, Gray, Racine; je lis peu, mais ils me font rêver au delà de la vie, et ils m'enlèvent ainsi à cette terre, où il me manque Valérie.
Il y a ici un jeune homme, parent de mon hôte, qui joue bien du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a gravé dans mon coeur, cet air qui la fit pleurer sur le malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté.
J'ai passé le bourg, et j'ai été me promener sur le grand chemin. J'ai rencontré un pauvre matelot en habit de pèlerin. Cet homme, pour apaiser sa conscience, avait fait voeu d'aller à Lorette. Il avait eu, dans sa jeunesse, la passion de la mer, et, comme Robinson, il avait quitté ses parents malgré leur défense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins, et cela avec une vérité qu'on ne pouvait méconnaître. Il me dit comment, après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui allait aux Indes, au milieu des délices que lui faisait éprouver son voyage, il s'était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ; qu'alors il avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait semblé que les vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mère arrivait à lui; et quand il s'élevait une tempête, il ne pouvait travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il périrait peut-être chargé de la malédiction de ses parents. C'est alors qu'il avait promis au Ciel que, s'il pouvait revoir sa mère, obtenir son pardon, il ferait un pèlerinage à Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la rade de Gênes, qu'il avait cru mourir de joie en revoyant cette terre qu'il avait brûlé de quitter. — Ernest, comme voilà bien tout l'homme! ses désirs, ses inquiétudes, ses fautes, et puis cette inévitable douleur appelée remords, qui le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète l'expérience; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.
Ce pauvre matelot! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint sincèrement; mais j'avais souri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moi-même de mon orgueil, et je me dis: "Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui! Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant ses regards; il a compté chaque intention, chaque sentiment louable de sa créature, comme chaque battement de son coeur; il dit à la vie de s'arrêter, et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de miséricorde! pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie."
Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui meurt avec ses parfums, et qui n'a point été vue; quand j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme eux, c'est alors que je suis bien malheureux! Une douloureuse inquiétude, un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes et les comptent: j'en entendis un l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui manquait, et qu'il craignait qu'elle ne fût tombée dans le précipice; et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient, en comptant les félicités de leur vie, diraient avec un soupir: "Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tombé dans la profonde nuit de la mort!"
Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon coeur; souvent il y a des repos, des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer…
Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le coeur est resté près de la nature! Quel est ce souffle incompréhensible et ravissant qui, sublimement confondu avec l'instinct moral et les mystères de nos grandes destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes; ce besoin du bonheur qui, dans la jeunesse, en tient quelquefois lieu; enfin, cet inconcevable enchantement qui ne tient à rien de positif, et qui ne peut être banni par le malheur même?
Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et le chèvrefeuille, et je me dis: "Dans ces retraites les plus cachées, dans ces asiles les plus inabordables, la nature, encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées, et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis: et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière, si l'homme fier et sensible pénètre ici, beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances, dans l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre! son coeur battra à la fois de toutes les émotions: ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament et s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel! que réservez-vous donc à vos élus?"
Je suis retourné dans ces mêmes lieux, Ernest; j'y suis retourné: j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme: tous deux étaient simplement, mais élégamment vêtus. Je les regardais, placé derrière un buisson; j'étais descendu par un sentier qui m'est connu, et il me semblait que je faisais le songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient, mais je ne les entendais pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il semblait qu'ils venaient annoncer une époque de félicité à ces lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup. Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuyé des larmes, ils se sont embrassés. Ah! l'innocence seule aime ainsi! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le pensais. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante ardeur, osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares, passionnées, qui contiennent mes longues douleurs, étaient changées en larmes voluptueuses et tombaient sur tes paupières; si nos coeurs, l'un sur l'autre, se répondaient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se mêlerait à la voix des délices, et la hideuse figure du crime se placerait auprès de la vision des anges!
Il n'est donc pas possible, il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité innocente!… "Hélas! Un moment! un seul moment! Dieu tout-puissant! disais-je, toi auquel rien n'est impossible, et je rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument!"