Je vais donc encore une fois vous parler, Valérie! mais ce n'est plus d'un autre amour; je ne puis plus vous tromper. Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans colère. Songez que, déjà étendu dans le cercueil par la douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit enfin que c'est vous que j'aimai… Ah! ne détournez pas de moi ces yeux auxquels fut confiée l'expression de toutes les vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai épuisé toutes les douleurs pour expier mon cruel égarement; j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve; et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette lugubre demeure, qui épouvante l'amour ordinaire. O Valérie! vous ne pouvez plus me la défendre!

Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas, femme généreuse, angélique bonté, vous pleurerez sur moi? Non, je ne voudrais pas ne pas vous avoir aimée. Ah! pardonne, Valérie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacrée, je l'aimais comme ta vie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une félicité trop grande pour la terre, c'était en pensant à ce temps où vous étiez libre, où vos regards auraient pu tomber sur moi; mais jamais, non, jamais, je ne désirerai un bonheur qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je l'ai vu aimé de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai éprouvé tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?

Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélique! Non, non; cette passion pouvait m'être défendue et m'élever pourtant. Que de fois, forcé de paraître au milieu d'un monde que je fuyais, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une insultante pitié! On me plaignait comme un insensé indigne des plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces hommes qui regardent comme chimérique le bonheur composé de sentiments purs me voyaient comme un triste reproche qui importune: ils m'auraient pardonné des vices, ils ne me pardonnaient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils appréciaient tant. La fortune, la naissance, ces dons si splendides selon eux, leur paraissaient tout. O Valérie! que j'eusse été indigent avec tous ces biens, sans ce coeur créé pour d'inépuisables félicités et que l'amour a détruit! Que de fois, solitaire et rentrant dans ce coeur, je me trouvais plus heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savaient rien se défendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient chaque plaisir, et le voyaient s'évanouir en l'atteignant! O Valérie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce coeur qui savait si bien t'aimer.

Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu t'arracher ces soins que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce quelquefois au pied des autels ou dans la vaste enceinte de cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la raison fut égarée par tes charmes et tes vertus.

Surtout, femme céleste! ne te reproche rien; ne crois pas que tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connais ton âme si délicate et si sensible, qui se crée des tourments qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimais comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je faisais. Tu étais la vie de mon âme: longtemps elle avait langui après toi; et, en te voyant, je ne vis que ta ressemblance, je ne vis que cette image que j'avais portée dans mon coeur, vue dans mes rêves, aperçue dans toutes les scènes de la nature, dans toutes les créations de ma jeune et brûlante imagination. Je t'aimai sans mesure, Valérie, tes attraits me consumèrent, et l'amour me sépara des jours de l'adolescence, comme un violent orage sépare quelquefois les saisons.

Adieu, Valérie, adieu! Mes derniers regards se tourneront vers la Lombardie. Peut-être tressailliras-tu; peut-être tes pieds fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité. Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe, elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer près de Lido, et de mélancoliques accents descendront des montagnes, se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir près de moi, et tes bras s'étendront vers nous. Oh! laisse-moi la touchante volupté de tes regrets! Adieu, ma Valérie! tu es mienne, par la toute-puissance de ce sentiment qu'aucun être n'a pu éprouver comme moi. Adieu: mon coeur bat et s'arrête tour à tour. Vivez heureux tous deux: je meurs en vous aimant.

Lettre XLVI.

ERNEST AU COMTE DE M…

Dans la terrible anxiété que j'éprouve, la seule idée qui me calme, c'est de penser que ma lettre pourra encore vous parvenir à temps, et que la même amitié qui embellit les jours du père de Gustave veillera sur cet infortuné et l'arrachera à l'abîme creusé par lui-même et qui doit infailliblement l'engloutir. Oh! monsieur le comte, ce que je souffre est inexprimable, en pensant aux maux de Gustave, du premier et du plus cher de mes amis! Je tremble quelquefois qu'il ne soit trop tard pour le sauver; je tombe alors dans un égarement de douleur qui me trouble et m'ôte la faculté de penser. Ma lettre ne se ressent que trop du désordre de mes idées! Je viens d'en recevoir plusieurs à la fois de Gustave; elles avaient été retardées par le Sund. Je n'y vois que trop le funeste état de mon ami! Il a quitté Venise. Je ne m'aveugle ni sur sa douleur ni sur sa santé, et je suis bien malheureux! Pourquoi ne vous ai-je pas écrit plus tôt? Pourquoi, connaissant votre âme généreuse, ai-je craint de manquer à la délicatesse, à l'amitié, et ai-je exposé les jours du meilleur, du plus aimable des hommes? Je ne sais ce que j'écris. Lisez, lisez les lettres de Gustave. Je vous expédie un de mes parents sur lequel je puis compter; il va sans s'arrêter à Venise: il vous remettra plusieurs de ces lettres; elles vous peindront son funeste état; elles vous montreront cette âme sublime et tendre, qu'une passion terrible frappa malgré tous ses efforts et tous ses combats. Quand vous les aurez lues, je serai plus tranquille. Eh! que pourrais-je vous demander, que votre coeur ne vous ait déjà conseillé? Qui veillera avec plus de tendresse sur cet infortuné, que vous, qui fûtes toujours pour lui un père tendre? Qui saura mieux trouver ce qui lui convient que vous, dont l'âme est aussi sensible qu'éclairée? Vous verrez qu'une de ses peines les plus déchirantes vient de vous avoir paru ingrat. Sa tête malade s'exagère ses torts. Son affreuse situation le forçait au silence. Il souffre d'avoir eu contre lui toutes les apparences de la méfiance et d'avoir paru insensible à votre amitié: il souffre de vous avoir offensé par cet amour involontaire pour cet objet si doux, si pur, si respecté, pour cette femme charmante, la récompense de vos vertus. Oh! monsieur le comte, je voudrais vous montrer à la fois tout ce qui peut rendre Gustave et plus excusable et plus intéressant. J'oublie que vous l'aimez autant que moi. Que ne puis-je voler vers lui, vers vous, homme généreux! Mais je suis retenu auprès d'une mère trop malade pour que je songe à m'en éloigner dans ce moment. Dès que son état ne souffrira pas de mon absence, et j'espère que ce sera bientôt, je partirai pour l'Italie. Puissé-je retrouver Gustave! Je ne sais pourquoi de si noirs pressentiments m'agitent quelquefois: rien alors ne peut rendre ce que j'éprouve. Ah! je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai ramené ici; ici, où tout lui rendra encore les souvenirs de l'enfance, et où il respirera peut-être quelque chose du calme de ses premières années!

Je finis ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous prier d'accueillir avec bonté le baron de Boysse, mon parent; c'est un jeune homme sûr et estimable.