Agréez, monsieur le comte, les assurances de mon respect. Daignez excuser le désordre de ma lettre; c'est à votre âme que je l'adresse, et je n'y ai point observé les formes que me prescrivaient les convenances. Daignez me mettre aux pieds de Madame De M….., et me permettre de joindre au respect que je vous dois l'attachement le plus vrai.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,

votre très-humble et obéissant serviteur,

ERNEST DE G…..

Lettre XLVII.

LE COMTE A ERNEST.

Je ne perds pas un moment à vous répondre. Le baron de Boysse est arrivé, il m'a remis votre lettre et le paquet qui contient le récit des malheurs et des vertus de Gustave. L'infortuné! combien il a souffert! Mon coeur a été déchiré en lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de douleur. Oh! combien je me suis reproché ma fatale imprudence! Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection semble s'être accrue de mes injustices mêmes, et je tremble des dangers auxquels il est livré; car je connais maintenant toute l'influence que doit avoir sur son coeur une passion si violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris indirectement que Gustave s'y était arrêté. Il ne nous a point écrit lui-même, et son silence commençait à nous inquiéter. Nous fîmes la semaine passée, Valérie et moi, une promenade à Lido. Vous connaissez le mélancolique intérêt qui nous attache à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos entretiens, et je vis Valérie extraordinairement affectée. Quelques mots qui lui sont échappés ont excité ma curiosité, et bientôt tout mon intérêt: j'ai insisté pour qu'elle continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité, Valérie m'a peint le funeste état de Gustave; elle m'a dit qu'il était causé par une passion terrible….. "Une passion! ai-je dit; et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. Et qui, qui, Valérie, a troublé la vie de Gustave?" Elle s'est jetée sur mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai tremblé; un muet effroi a glacé ma langue. "O mon ami! il m'a toujours dit que c'était en Suède qu'il aimait. — Eh bien! ai-je dit, si c'est en Suède….." Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec un regard qui contenait toute la douleur d'une âme aussi bonne, elle a ajouté: "Le silence est criminel, quand il peut être aussi dangereux. Mon ami, je crains d'être la cause innocente et malheureuse de l'état de Gustave. Je n'en ai pas de certitude; mais j'ai des soupçons, j'en ai beaucoup." Elle m'a embrassé. "O mon ami! qu'il a dû souffrir… lui, qui est si sensible! De quels tourments il a dû être déchiré, lui qui se reprochait les moindres fautes!" Alors il m'a semblé qu'un voile épais tombait de dessus mes yeux. Valérie m'a rendu compte de tout ce qui lui avait donné ces soupçons, et, au nom de notre bonheur, elle m'a conjuré d'aller rejoindre cet infortuné et de m'occuper de lui.

Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su lui faire accroire qu'il aimait une femme en Suède, et que ce n'était qu'à la fin de son séjour qu'elle avait cru s'apercevoir qu'elle était elle-même l'objet de cette passion, sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avait voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour Gustave m'aurait fait prendre de mon coeur les conseils qui convenaient à sa situation; mais qu'une extrême timidité l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire, ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avait osé me dire qu'elle le pensait. Cette âme douce et modeste ignore tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de paraître ridicule; cependant elle sent bien qu'il fallait laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.

Je voulais vous donner tous ces détails, à vous, l'ami de Gustave, et le nôtre par conséquent. Ah! pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant faisant mon bonheur et me découvrant à moi-même de nouvelles vertus, pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle!

Je pars dans deux jours. Je vous écrirai dès que je serai à Pietra-Mala. Mon coeur s'agite dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m'assaillent ainsi à présent. J'ai vu Gustave malade et changé; mais à vingt-deux ans, avec une constitution forte, on ne s'alarme point.