Un cri étouffé de Gustave me fit frémir. — Qu'avez-vous? m'écriai-je; et le livre me tomba des mains. — J'ai mal, bien mal là, dit-il en montrant sa poitrine. — Et il ferma les yeux, cacha sa tête dans l'oreiller pour éviter de me parler. Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je m'approchai de la fenêtre; et ce tableau si fidèle d'une heureuse union, que Thomson a peint si délicieusement, revint à ma mémoire et m'affecta vivement.
Le… novembre.
Il a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a placé dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces moments où la nature semblait jeter mélancoliquement autour de nous les dernières teintes du jour, qui allait finir. Ce jour avait été beau comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les dégradations de la lumière, et se portaient involontairement tantôt sur l'horizon, tantôt sur lui. Il parut me deviner; il prit ma main: — Que la nature est belle! quel calme elle répand dans tout mon être! Jamais je ne l'eusse aimée ainsi si je n'avais connu le malheur. (Il me regarda avec une sérénité touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime! Semblable à la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua-t-il, voyant que j'étais très-affecté, il est doux de se reposer dans son sein; ne me plaignez pas.
Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de Valérie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitôt, affaibli par cet effort; il sourit tristement. — Imaginez ma démence, dit-il; je croyais que le courrier pouvait m'avoir apporté quelque chose aussi, et j'allais pour le demander. — Sûrement Valérie m'aura parlé de vous; rentrons, lui dis-je. — Ah! lisez, lisez. — Non pas, si vous vous livrez à cette violente émotion. — Il ne me dit rien; mais, posant la main sur son coeur, il me montra qu'il en arrêtait les battements.
Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains pour me prier de lire. Valérie me parlait en effet de notre ami infortuné; elle disait qu'elle languissait dans une douleur qu'elle ne pouvait confier à personne, qui agitait ses jours par de noirs pressentiments; elle se plaignait d'être séparée de moi; elle demandait mille détails sur Gustave, et s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si funeste.
Je n'osais lire cette lettre à notre ami; je craignais de lui montrer que Valérie connaissait son triste secret. — Que fait-elle? me demanda-t-il avec anxiété. — Elle souffre et fait des voeux pour vous. — Elle souffre! répéta-t-il. Oh! si elle savait tout! — Il s'arrêta, leva timidement ses yeux sur moi; je baissai les miens. — Mon père! dit-il avec un accent déchirant, en étendant vers moi ses mains suppliantes, mon père! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour elle! — Sa voix m'émut tellement, me rappela tellement celle de mon ami, qu'entraîné par la plus tendre pitié, je lui dis: — Elle sait tout. — Elle sait tout! répéta-t-il avec ivresse; et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever; il serrait mes genoux, il répétait: — Elle sait tout! je meurs content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami! permettez-lui ces larmes religieuses… Ami de mon père! mon bienfaiteur! encore, encore une prière! Valérie vous donnera des fils; le Ciel vous rendra encore père pour vous payer de tout ce que vous fîtes pour moi: qu'un de ses fils s'appelle Gustave; qu'il porte mon nom; que Valérie prononce souvent ce nom; que le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. — Calmez-vous, cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec tendresse; tout ce que je pourrai faire pour mon fils d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. — Il s'était rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnait une force extraordinaire; ses joues, si pâles, s'étaient colorées; ses yeux éteints brillaient encore une fois, comme aux jours de la santé, et la passion luttait avec la mort sur ce visage enchanteur que la nature doua de ses plus célestes expressions. — Je suis heureux, me dit-il en ôtant de dessus mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que je cherchais à retenir; je suis heureux, ne pleurez pas. Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus et tous ceux qui me restent encore. La nature jette quelquefois sur la terre ces âmes qu'elle se plaît à rendre plus ardentes et plus tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait engloutir, dans un court espace de temps, toutes les félicités, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc pas un bonheur de mourir jeune, doué de toutes les passions du coeur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout ne soit flétri? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la vie se retire comme un débiteur insolvable qui n'a rien acquitté? Elle m'a tout donné. J'entends encore la voix de cette mère bien aimée, de ma soeur, de mon Ernest; ces magiques accents qui me reçurent à l'entrée de la vie, résonnent encore à mes oreilles; aucun ne m'a déçu dans ces premiers et ces derniers jours. Ainsi la nature et l'amitié se chargèrent du bonheur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai… Pardonnez, mon père, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon coeur, il faut bien que vous l'y trouviez, elle… Ainsi j'arrivai à ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse, dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a consumé, mais il ne m'a pas flétri. — Ici il s'arrêta, cacha son visage dans mon sein; puis il dit: — J'ai vu le rêve de ma jeunesse passer devant moi, revêtu d'une forme angélique; il m'a souri, j'ai étendu les bras: la vertu s'est mise entre Valérie et moi, et m'a montré le ciel, où il n'y a point d'orage. — Ici il est tombé dans la rêverie; puis il a ajouté avec transport: — Mais les regrets de Valérie perceront ma tombe; la voix de l'amitié m'appellera dans de mélancoliques nuits, et son génie portera jusqu'à moi ses touchants accents. Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un coeur pur, des larmes qui me bénissent? Ah! mon père, les hommes appellent romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur paraît qu'une fièvre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une révélation faite aux âmes plus distinguées, une étincelle divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beautés, qui rend l'âme plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant: ce ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas, qui s'arrêtent avec leur égoïsme et leurs petites idées devant les petites passions. Insensés! ils n'osent demander au ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs; et le ciel et la terre les déshéritent tous deux.
Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avait parlé, craignant qu'il n'eût épuisé entièrement le peu de force qui lui restait, j'avais vainement tenté de l'arrêter. Entraîné moi-même par son enthousiasme, par ce sublime développement d'une de ces âmes si rares, si distinguées, je m'étais laissé aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous élève: je le sentais sur mon coeur; sa poitrine s'agitait, sa respiration devenait pénible, ses joues étaient brûlantes, sa tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait à se reposer: il s'était évanoui, et ce long évanouissement me jeta dans la plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus déchirants de ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le rendre terrible. Pendant que je cherchais à faire revenir Gustave à lui-même, la cloche des agonisants se fit entendre dans un couvent voisin; c'était apparemment un des religieux qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement enfonçait l'agonie de la douleur dans mon âme, et mon front était inondé d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint à la vie. On avait été chercher le médecin: le pouls s'effaçait sous ma main, la pâleur la plus sinistre couvrait ses traits; il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir laissé parler! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se mêle tellement à la mort, qu'on a constamment les illusions de l'espérance. Je l'avais cru bien plus fort qu'il ne pouvait l'être. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin à cinq heures du matin, et je le laissai alors. Je vous écris ces détails après avoir pris quelques heures de repos.
Cette nuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, et voulant l'arracher à ses profondes rêveries, je lui ai proposé de lui lire un journal de sa mère que j'ai trouvé dans ses papiers, espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux. Un morceau que j'en avais lu m'avait montré une bonne action de Gustave; c'était un souvenir doublement consolant dans cette triste époque. Il m'a dit qu'il voulait que ce journal vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette mère si aimable! combien son idée a adouci ses souffrances! Je voyais qu'il s'élançait vers elle dans ces régions du repos où il aspire à aller.